Adhésion de la Martinique à l’OECS : Discours de Serge Letchimy

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Ce mercredi 4 février 2015 a marqué une étape essentielle du processus d’insertion régionale. En effet, la Martinique a signé son adhésion à l’OECS, l’Organisation des Etats de la Caraïbe de l’Est. Ci-dessous, le discours de Serge Letchimy, Président de Région :

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*Formal greetings,

Pour la Martinique toute entière, pour chaque martiniquais, chaque martiniquaise, c’est un véritable honneur et surtout un bonheur de vous accueillir, ici, dans notre pays !

Un bonheur qui se nourrit bien sûr de notre fraternité, mais qui provient aussi du sentiment très clair de vivre une accélération de l’Histoire de notre Caraïbe !

Tout moment historique est toujours un évènement où les forces du passé et les dynamiques du futur se fécondent mutuellement.
C’est pourquoi, je ne peux m’empêcher de penser à cette femme mulâtresse, esclave rebelle de Sainte-Lucie, qui s’appelait Flore Gaillard. C’était en 1793. Les colonialistes Anglais tentaient de reprendre le contrôle de l’île-sœur qui était alors sous domination Française. Flore Gaillard s’était réfugiée dans les bois pour créer une armée hétéroclite composée bien sûr de nègres marrons, mais aussi de blancs révolutionnaires et d’Anglais déserteurs… Flore va d’abord tuer son ancien maître qui l’avait violée, puis, durant plus de cinq années, elle va persécuter les esclavagistes, dévaster les plantations, et vaincre les Anglais à plate couture lors de la fameuse bataille de Rabot. Ce qui me fascine chez cette femme qui avait été blessée au plus profond de ses chairs, c’est d’avoir compris que son combat n’était pas une affaire de race, de langues ou de drapeaux, mais que c’était d’abord une exigence de dignité humaine à laquelle tout un chacun, nègres marrons, républicains, déserteurs anglais, survivants amérindiens, pouvaient largement s’associer !

Je pense aussi à ce nègre marron de Jamaïque, le fameux général Cudjoe. Celui-là résista pendant plus de quarante ans à six commandements militaires esclavagistes, jusqu’à forcer les colonialistes à signer, en 1739, l’autonomie des territoires qu’il avait su conquérir. Cudjoe avait compris que le retour en Afrique leur était, à lui et à ses frères, désormais impossible, et qu’il lui fallait conquérir cette terre, habiter cet archipel où l’histoire l’avait jeté, et y dresser sa volonté.

Je pense enfin au Colonel Louis Delgrès, et à ses centaines de compagnons. Le 28 mai 1802, refusant le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe, ils préférèrent mourir sur une poudrière plutôt que de renoncer à la liberté — à notre liberté ! On raconte qu’au moment de mourir, Louis Delgrès avait tenu à jouer du violon et que l’explosion l’aurait emporté au bout d’une mélodie. Par son sacrifice, Delgrès avait voulu s’élever au-dessus de tout et s’était adressé à l’univers tout entier. Il a voulu signifier que ce qui se jouait-là, dépassait la simple résistance à une barbarie pour s’inscrire dans l’universalité d’un très grand humanisme.
Tous ces hommes, toutes ces femmes ont nourri de leur sang et de leur volonté cet espace caribéen qui constitue aujourd’hui notre berceau commun. Leur force, leur esprit et surtout leur exemple sont maintenant avec nous !

Ils ouvraient les perspectives d’associations très larges, une posture de rassemblement et les prémices d’un autre monde possible.
Je les associe toutes et tous sans réserve à ce moment où nous allons formaliser l’amorce d’une expérience caribéenne nouvelle dans un monde en profonde mutation !

Rappelons ces dates-clés qui pour nous sont autant de dates historiques : Aout 2012, la Martinique signe son adhésion à la CEPALC – Avril 2014, adhésion à l’AEC et aujourd’hui, le 04 février 2015, adhésion à l’OECS et bientôt à la CARICOM — et je salue la présence de M. Erwin Laroque, secrétaire général de la CARICOM.
Ces avancées n’ont été possibles que par une volonté forte exprimée par les martiniquais, le courage de nombreux élus et acteurs martiniquais dont le plus éminent est Clovis Beauregard. Mais cette avancée est aussi liée à l’ouverture d’un nouveau champ de la coopération territoriale, celle de la diplomatie territoriale économique inaugurée par Laurent Fabius, Ministre des Affaires étrangères de la France. Je profite pour saluer le travail fait par l’Etat et la présence ici du Préfet de Région, Monsieur Fabrice Rigoulet-Roze.

C’est donc un moment d’émotion historique et solennelle : la Martinique donne la main à son bassin de vie et à ses sœurs et frères de cœur ! Nous sommes heureux et fiers d’accueillir aujourd’hui le 60ème sommet de l’OECS !

Le monde change. Il est tout aussi violent. C’est un monde d’indépendance et d’interconnections où tout est possible, les régressions les plus extrêmes comme les avancées les plus étonnantes.
Nous plaçons cette adhésion dans une relation, où l’enfermement, l’égoïsme et la compétition aveugle n’ont pas leur place mais où l’éthique du respect, de la solidarité, de la fraternité sont des exigences de cette nouvelle forme de diplomatie et de coopération !

Au sein de cet espace qu’est la Caraïbe, un travail très important de politiques communes est engagé sur le plan législatif, règlementaire, fiscal, dans le domaine de la justice, de la santé, des déplacements, de la communication. La Martinique en toute humilité vient renforcer cette stratégie commune enclenchée depuis 34 ans par l’OECS.

Nous sommes face aux grands défis du monde et aucun de nous ne devrait croire que l’autonomie, ou l’indépendance, ou la régionalisation, constituent des gains inattaquables ou irréversibles pour des nations ou des régions en voie de développement. L’ombre de la mondialisation est aussi longue que son emprise est forte et elle porte en elle, le potentiel, sinon l’intention par les Etats puissants, qui, à distance, au sein d’une compétition mondiale ultra libérale, prennent le contrôle des moyens et des facteurs de production et compromettent les dynamiques internes de développement de nos pays.
C’était l’un des constats lucides faits par Percival James Patterson qui nous oblige à rechercher toutes les voies modernes et nouvelles de développement au cœur d’une dynamique économique capable de lutter contre toutes les formes de pauvreté et contre toutes les précarités.

Voilà donc le sens de notre adhésion d’aujourd’hui : le plus large contre le plus étroit ! C’est dans cet état d’esprit que nous ferons de notre Caraïbe toute entière, pas seulement un espace économique commun, pas seulement une géographie cordiale, mais véritablement, le lieu organisé d’un vivre-ensemble qui nous installe au cœur de nous-mêmes et qui nous dresse en face des grands défis du monde !

C’est dans cet état d’esprit que je suis favorable à ce que la grande conférence de l’ONU sur le climat, qui doit se tenir prochainement à Paris, intègre une conférence régionale, caribéenne que la Martinique serait fière de recevoir. Cela permettrait d’exprimer au monde, nos enjeux, nos défis et notre détermination face aux mutations climatiques et à la nécessaire transition énergétique.

Monsieur le Président, chers collègues, je sais que l’un des enjeux majeurs qui est d’ailleurs une crainte exprimée dans le cadre de nos adhésions, c’est la question de notre capacité institutionnelle de coopérer. Je veux dire ici que la Martinique ne vient ni dans une attitude condescendante, ni pour faire de la figuration.

Nous apportons nos moyens économiques qui constituent 60% du PIB de l’OECS et notre population (400 000 habitants). Avec l’arrivée prochaine de la Guadeloupe, l’OECS passera de 600000 personnes à un 1,5 million d’habitants. Nous agirons en toute humilité et avec le plus profond respect envers nos sœurs et frères de la caraïbe.

D’ores et déjà plusieurs propositions ont été approuvées lors de la plénière du 3 février 2015, elles pourront faire l’objet d’études approfondies de la part des instances de l’OECS.

– La première, je le rappelle, est l’organisation avec l’Etat, dans le cadre de la conférence mondiale du climat en décembre à Paris, d’une conférence caribéenne sur les mutations climatiques, un point en discussion avec Paris.

– La seconde, c’est la mise en place concertée d’un dispositif d’immersion de nos jeunes, non seulement linguistique mais aussi pédagogique au sein des familles et des lycées pour des durées suffisamment longues (on commencera par 15 jours) dans le cadre d’un ERASMUS Caraïbe que nous baptisons CESAIRUS, permettant à une centaine de jeunes aux cours des mois qui viennent d’intégrer leur environnement culturel et éducatif de proximité
Somme dégagée : 320 000 €

– Dans les 5 mois qui viennent une conférence de la connectivité dans la Grande caraïbe : aérien, maritime, énergétique, numérique, télévisuelle etc…
Un budget de 150 000 € a été voté hier

– Dans le cadre de la convention bilatérale avec Sainte-Lucie, un projet très concret de multi-destination touristique a été approuvé et engagé à titre expérimental, qui viendra compléter sur le plan culturel la coproduction entre Sainte-Lucie et Martinique, de l’œuvre cinématographique majeure de Dereck Walcott « Ti Jean et ses frères ».

– Dans le cadre de la formation, une expérience dans le domaine touristique a été engagée, d’immersions-échanges entre Martinique et Antigua & Barbuda, pour la formation de nos professionnels de l’hôtellerie intitulée Immersions Echanges.

– Nous relançons la négociation avec une implication forte d’EDF et de GDF, sur la question de la géothermie en Dominique, l’objectif est l’alimentation de la Martinique et de la Guadeloupe à hauteur de 40 mégawatts par pays. Nous restons sur cette ligne.

– Avec la CEPALC, dans le domaine de l’énergie, nous étudions les mécanismes de financement sur des mesures d’efficacité énergétique et technicité d’énergies renouvelables avec un budget de 180 000 €. Cette expérimentation se fera avec la Martinique, la Dominique et Sainte-Lucie.

– Dans le cadre d’un appel à projet Martinique, nous sommes sur la perspective d’un cargo-voile pour le développement des échanges commerciaux, import-export entre iles inaugurant déjà un modèle adapté aux mutations climatiques et aux énergies renouvelables.

– Nous proposons un projet de renforcement de la collecte statistique et analyse économique des pays de l’OECS sur un partenariat entre la banque mondiale, le fonds monétaire international, la banque de développement des Caraïbes et la CEPALC. Un soutien financier INTERREG pourrait être envisagé.

– Dans le domaine de la santé, en termes de diagnostic pour le cancer, nous proposons l’installation d’un cyclotron qui s’inscrit dans une solidarité médicale dans la Caraïbe.

– Un des grands enjeux de ce 3eme millénaire est la question des déchets et de sa valorisation, à ce titre, nous voulons initier une démarche liée à l’économie circulaire impliquant l’OECS et les autres instances de la caraïbe autour de la question de la mutualisation et la valorisation des déchets.

Je ne peux terminer sans une pensée pour un des pays de la Caraïbe qui nous a ouvert la porte de l’émancipation et de la liberté.

C’est pourquoi à l’orée de notre adhésion, ma pensée va vers Haïti. Ce pays, dont le combat fut pour nous fondateur, a dû payer sa liberté contre le versement de plus de 150 millions de franc-or de l’époque. Une fortune qui aujourd’hui pourrait s’estimer à 120 milliards d’euros. Son élan vers la liberté, vers la Caraïbe et vers le monde, a été dès le départ cisaillé, voire brisé, par cette dette colossale qu’on lui a imposée. Dans notre construction d’une Caraïbe nouvelle, nous partageons les histoires, les mémoires, les symboles. Ce vivre-ensemble planétaire exige qu’aucune ombre ne demeure parmi nous.

Ce pays qui s’est légitimement opposé à l’une des plus grandes barbaries humaines, s’est vu obligé d’indemniser ses tortionnaires, de s’excuser pour sa victoire et de payer sa liberté ! Ce pays vit une misère indépassable liée aussi à cette dette instituée qui d’emblée a pesé lourdement sur son développement et sur l’instauration d’une démocratie du progrès. Tant que cette injustice ne sera pas réellement considérée, la Caraïbe portera une blessure. Haïti a besoin de nous, mais nous avons besoin d’une Haïti digne, respectée et honorée comme il se doit ! Nous devons y penser !

Ma référence à Flore Gaillard, Louis Delgrès, n’a pas pour objectif que de nous replonger dans la sublimation héroïque de l’histoire mais, pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient.
Il s’agit de tout faire pour que la Caraïbe participe aux compétitions du monde avec audace et innovation. Il s’agit de faire prendre conscience à nos peuples et plus particulièrement au peuple martiniquais de sa nouvelle position géostratégique, de sa pleine appartenance au bassin géographique caribéen et de son extraordinaire richesse naturelle notamment dans le domaine de la biodiversité.

Nous sommes un des grands hotspot du monde.La nature nous redonne la main, c’est à nous de prendre la main de notre destin, dans le respect de nos différences.

C’est un moment historique mais c’est surtout un nouveau souffle. Dans le respect mutuel de nos institutions, ce nouvel souffle devrait ouvrir à notre jeunesse un espace doté d’une richesse humaine incroyable et d’un potentiel économique qui peut nous faire dire qu’un autre monde est possible.

Que ce 60ème sommet soit un succès. Merci à tous de m’avoir écouté.

Photo 1 : Région Martinique