Clarissa Jean-Philippe : « Nous nous sommes battus pour qu’on lui rende hommage dignement »

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Le Président de la République en personne dévoilera samedi 9 janvier une nouvelle plaque sur l’Avenue de la Paix à Montrouge, où sera apposée le nom de la jeune Samaritaine Clarissa Jean-Philippe, victime de l’attentat du 7 janvier 2015 dans les Hauts-de-Seine. Une autre commémoration aura lieu dans l’après-midi (15heures), et cette fois dans sa ville de résidence, à Carrières-Sous-Poissy.

Longtemps la famille de Clarissa Jean-Philippe s’est senti abandonnée et sa mère déçue.
La jeune femme de 26 ans a été tuée d’une balle tirée dans le dos, par Amedy Coulibaly en janvier 2015. Dans une vidéo de 7 minutes, Amedy Coulibaly a revendiqué la mort de la jeune policière municipale au nom du groupe État Islamique. Une année de deuil national mais surtout une année d’incompréhension et de douleur pour la mère de la jeune policière d’origine martiniquaise.

Pour soutenir le combat des parents de Clarissa ( un lieu de mémoire ), l’Association des policiers d’Outre-mer GPX, présidée par Jimmy Terrine, s’est mobilisée et s’est fait entendre.

Les gardiens de la Paix,  sont au cœur des dispositifs de sécurité et de protection, qu’ils soient sur le terrain ou en civil. Avec la prudence due à sa fonction, Célia Cardon, une policière ultramarine nous parle de sa résistance et de la solidarité du corps policier face aux événements de 2015. Elle nous confie que cela lui arrive d’avoir peur mais, qu’elle est consciente que son devoir de policier lui demande de surpasser ses doutes et ses peurs.

Son Bac Littéraire en poche, et, après avoir exercé très rapidement le boulot d’Agent de sécurité au Lamentin (Martinique), Célia Caron née à Saint-Pierre est arrivée en France métropolitaine où elle occupe  son nouveau poste de Gardien de la Paix. Aujourd’hui, elle officie (en toute discrétion) au mythique, 36 Quai des Orfèvres.

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Bonjour Célia,
Dorothée Audibert-Champenois : Quel sentiment vous anime, à l’évocation des attentats de Janvier 2015 à Paris ?
Célia Cardon : Lorsque nous avons pris connaissance des attentats qui ce sont déroulés en janvier 2015, le premier sentiment, c’était un sentiment de peine, une peine immense qui nous a envahi. Quand, on a su qu’une de nos compatriotes avait perdu la vie ce jeudi là, on a eu beaucoup de chagrin et beaucoup de frustration. On s’est mis à la place de sa famille.

Dorothée Audibert-Champenois : De frustration dites-vous ?
Célia Cardon : Oui, de frustration dans le sens, qu’on quitte notre île dans le but de travailler tout simplement, mais qu’on ne s’attend pas à mourir de cette façon là. On a eu le sentiment de n’avoir pas les moyens, ni peut-être la formation nécessaire pour affronter ce genre de choses. Mais en même temps, formation ou pas, Clarissa ne pouvait pas s’attendre à ça, à perdre la vie, à cet endroit, ce jour-là. C’est un sentiment d’empathie qui nous anime.
Clarissa était originaire de la Martinique comme moi. En voyant dans les médias, les témoignages de sa famille, de ses proches, sa mère en larmes, j’ai été aussi affectée.

Dorothée Audibert-Champenois : Vous parlez encore de Clarissa entre policiers ?
Célia Cardon : Effectivement, dans le milieu de la Police, on en parle, entre collègues. Pour ce qui est de sa formation, je ne sais pas vraiment son parcours, je sais juste que Clarissa a été nommée Brigadier de Police municipale à titre posthume.

Dorothée Audibert-Champenois : Selon vous , seriez-vous la cible des fanatiques religieux, vous sentez-vous plus menacée que le reste de la population ?
Célia Cardon :  Les évènements qui se sont déroulés en janvier 2015 et en novembre par la suite, ne peuvent que confirmer le fait qu’en tant que policier, on se sent effectivement menacé, surtout les policiers qui sont sur le terrain et au quotidien. L’uniforme est la principale cible de ces fanatiques, comme vous dites.

Dorothée Audibert-Champenois : Vous avez peur ?
Célia Cardon : Non, je ne peux pas dire que j’ai ce sentiment d’avoir peur. C’est vrai, que j’ai eu ce sentiment au lendemain des événements. On est humain avant tout et tout le monde a été choqué et effrayé. Maintenant malgré nous, on est obligé de continuer à travailler, à affronter les épreuves, on ne peut pas s’empêcher de vivre. Ce serait d’une certaine façon, « faire gagner » ces gens-là. On veut se battre, pour nos proches, pour nos familles et pour pouvoir exercer notre métier dans les meilleures conditions.
Ces événements nous poussent à être d’avantage sur nos gardes.

Dorothée Audibert-Champenois : Vous faites partie d’une association de policiers d’outre-mer, ce collectif existe depuis quand ?
Célia Cardon :Hé bien, l’Association GPX Outre-mer, est une association composée de fonctionnaires de police nationale d’origine ultra-marine, elle a été créée en Novembre 2013.

Dorothée Audibert-Champenois : Pourquoi en êtes vous membre ?
Célia Cardon : Parce que, en tant qu’ultramarine, en tant que femme policier, je veux porter ma « pierre à l’édifice », je veux faire bouger les choses. L’Association est une force de propositions et d’entre-aide, pour principalement les originaires ultramarins. Nous voulons le Directeur de GPX Outre-mer et tous les membres, faire évoluer les choses.

Dorothée Audibert-Champenois : Pensez-vous qu’il faille être dans une structure associative pour être entendue ou protégée ?
Célia Cardon : Pour être protégée par forcément, pour être entendue oui, par contre. Le fait de faire partie d’une association, nous donne déjà plus de crédibilité, beaucoup plus de poids pour intervenir par exemple auprès des médias. Cela nous permet de toucher des personnes, à savoir des élus que l’on ne pourrait pas approcher, si on y allait individuellement.

Dorothée Audibert-Champenois : C’est-à-dire ?
Célia Cardon : Pour qu’on reconnaisse la qualité de victime à Clarissa par exemple, on a fait un an de lobbying auprès des médias et des élus. On a rencontré les élus de Martinique Bruno Nestor Azerot, Jean-Philippe Nilor, et de la Réunion, le député LeBreton. Ils nous ont soutenu dans cette réclamation de ce lieu de mémoire pour Clarissa Jean-Philippe. Jusqu’à récemment, rien n’avait été fait. Ses collègues s’étonnaient que rien n’avançait, sa famille réclamait un lieu de mémoire. La mère de Clarissa garde un sentiment amer envers les représentants de l’État. Elle regrette qu’on ne se soit pas tourner vers elle, pour prendre de ses nouvelles. Cette une femme qui en plus de souffrir de l’absence prématurée de sa fille, a une santé qui se dégrade.

Dorothée Audibert-Champenois : Un dernière question concernant Clarissa ! La Mairie de Montrouge est restée longtemps silencieuse sur  l’hommage qui pourrait être rendu  à Clarissa Jean-Philippe ! Pourrez-vous me traduire cette sensation presque unanime ?

Célia Cardon : Eh bien, vous faites bien d’en parler, car l’Association GPX outre-mer et la mairie de Montrouge  se sont rapprochés qu’au mois d’Octobre! Ils voulaient comprendre pourquoi aucun lieu de recueillement n’était prévu. La famille de Clarissa le réclamait, ses collègues étaient en colère, pour eux c’était un manque de respect vis à vis de Clarissa. La mairie de Montrouge nous a dit que le nécessaire serait fait. A ce stade, on parlait de mettre éventuellement une plaque, on n’a pas eu plus de précision. Mais, de toute manière nous l’Association GPX, avec Jimmy Terrine, on était prêt à investir et à tout faire pour qu’on se souvienne que Clarissa Jean-Philippe avait été exécutée le 8 Janvier 2015 à 8h04, ici dans cette commune de Montrouge. Elle a succombé aux balles du terroriste Amedy Coulibaly, alors qu’elle gérait un banal accrochage de voiture.

Dorothée Audibert-Champenois : Finalement Clarissa, aura un double lieu de mémoire, à Paris et à Carrières-Sous-Poissy ?
Célia Cardon : Le Samedi 9 janvier, le Président de la République sera à Montrouge pour rendre un hommage à Clarissa. Il est prévu d’ajouter son nom sur la plaque de l’Avenue de la Paix. Ce même jour, se tiendra dans la commune de Carrière-sous-Poissy (la commune de résidence de Clarissa), une cérémonie à 15h, en présence de sa mère Marie-Louisa Jean-Philippe. Un square portera son nom,. Une délégation des policiers de l’Association GPX se déplacera également pour lui rendre un hommage et apporter du soutien à sa famille. Nous avons prévu un dépôt de gerbe et peut-être un discours éventuellement.

Dorothée Audibert-Champenois : Aujourd’hui, ses parents sont sans doute soulagés de la reconnaissance de l’État, comment selon vous est vécu cet hommage ?
Célia Cardon : Nous n’avons pas été directement en contact avec la famille de Clarissa, mais nous pensons logiquement, qu’ils sont soulagés et que cela leur fait plaisir que le pays lui rende cet hommage. C’est le minimum car cela fait un moment que c’était attendu.

Dorothée Audibert-Champenois  : Parlez moi de votre travail et sans doute de la difficulté des policiers depuis ce plan vigipirate élevé à son plus haut niveau.
Célia Cardon : Suite à ces attentats, le sentiment général qui prédomine c’est la fatigue, l’épuisement, la lassitude. Les policiers n’en peuvent plus parce que les moyens humains ne sont pas suffisants, les repos sont parfois supprimés et tout cela au détriment de leur vie personnelle.
Voilà.

Dorothée Audibert-Champenois : Votre dernier mot Célia !
Célia Cardon : Je souhaite que tout cela s’apaise, je ne sais pas si cela est utopique de penser ainsi. En tout cas j’espère que le climat changera, qu’on retrouvera malgré tout un second souffle. On a connu un année particulièrement difficile, du début jusqu’à la fin de l’année 2015. Je ne peux que souhaiter à tout le monde de l’apaisement.

Nous nous sommes battus pour que la famille de Clarissa Jean-Philippe soit entendue :

Dorothée Audibert-Champenois