Dans les pas de Césaire et Glissant, la martiniquaise Fabienne Kanor présente son dernier roman

Vues : 500

Elle a été récompensée au Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout Monde, il y a deux ans.

20160311_210638

Fabienne Kanor, une femme noire qui fait germer son identité de sa racine matricielle africaine à sa propre existence de fille antillaise et métropolitaine. Une alchimie identitaire, pas simple. Cette écrivaine originaire de Martinique qui porte dans ses écrits toutes les blessures causées engendrées durant la longue période esclavagiste sur le sol des Antilles, est une femme nourrie d’espoir. Elle marche, elle se déplace, elle ne fait pas de compromis avec le passé, mais le bouscule quelque fois sous un ton léger et souvent avec courtoisie. Elle arrive d’Amérique et à huis clos, vendredi soir, Fabienne Kanor a partagé deux heures de discussion avec un public restreint, ému qu’elle s’adresse à lui si simplement. Elle a tant d’histoire à leur raconter !

20160311_212632

Cette rencontre littéraire au Musée Dapper dans le 16ème arrondissement, a permis de présenter le sixième livre de l’écrivaine « Je ne suis pas un homme qui pleure ». Une histoire d’amour qui se termine mal, entre un homme et une femme, la quarantaine flamboyante mais profondément blessée. Une thématique récurrente chez cette jeune écrivaine, qui pose la question de la survie de l’autre. Comment vivre après, comment surmonter la douleur et se projeter autrement pour se construire ou se reconstruire. En filigrane ce sont les questions identitaires nègres et les réflexions imposées de façon subjectives aux lecteurs, qui transparaissent. Serait-ce autobiographique ? La vie de Fabienne Kanor suinte dans ces nombreux romans.
Aujourd’hui, elle invite ses lecteurs et amis dans une « grande conversation » qu’elle entretiendra durant deux heures avec la journaliste du Point, Valérie Marin La Meslée.

20160311_214910

Fabienne Kanor est presque jumelle d’avec Véronique Kanor, tant leurs deux noms sont liés dans leurs littératures, dans leurs productions audiovisuelles et dans leur démarches migratoires.
Elles sont toutes les deux issues d’un couple martiniquais, arrivé en métropole dans les années 60. La belle époque pour les jeunes antillais heureux de marcher vers un autre territoire.
Fabienne est née à Orléans, elle est encore petite, quand elle découvre qu’elle est « marron », qu’elle est souvent la seule noire dans sa classe. Ses deux autres sœurs dont Véronique font aussi le même constat à Orléans, où s’est installé papa devenu facteur et maman aide-soignante.

20160311_211732

Ni vraiment métropolitaine, ni vraiment martiniquaise, l’adolescente comprend tôt que son passé est éclaté. Curieuse et active, elle commence des études universitaires et termine sa thèse de DEA sur la recherche et la définition identitaire (peut-être un acte qui s’inscrit dans celui de son illustre aîné, Aimé Césaire) : « La problématique de la terre dans la littérature antillaise ».

Le sol, la terre, la marche, tout ramène à la migration, tout vient des pieds. La traite esclavagiste, les départs sur les bateaux négriers, le travail dans les champs de coton et de canne à sucre, la fuite et le marronage. Le salut arrive avec l’abolition, où, là encore il faut marcher droit, ne pas déplaire aux planteurs, puis aux colons et maintenant aux citoyens. Le formatage est douloureux, il n’est pas naturel, il tue « l’identité ». Fabienne Kanor, devient une nomade, pour savoir et voir et écrire non dans sa « chambre » mais avec les récits des autres, les témoins ou les héritiers d’histoires.

13832_kanorfabienne13brunocharoy

On la retrouve deux ans au Sénégal (elle écrit, d’Eaux douces en 2004), au Bénin sur le sol du Roi Dahomey (Humus, Prix Rfo, 2007). Fabienne s’installe trois ans en Martinique, pays de naissance de ses parents. Sans cesse, elle fait des retours vers sa terre natale, la France. C’est durant un séjour à Orléans, que l’écrivaine-réalisatrice, entreprend un dialogue inédit de 25 minutes. Une discussion symbolique entre ses pieds et ceux de son père (Des Pieds mon Pied en 2009).

20160311_203654

Avant ça, c’est la « Noiraude » qui bouscule avec dérision le comportement des noirs sur le sol en métropole. Une série de courts métrages qu’elle réalise avec sa sœur journaliste entre 2004 et 2005.
Dix ans plus tard, elle est en Louisiane, elle « potache » son septième roman, heureuse d’avoir trouver son titre du premier coup. Il lui reste encore deux ans à travailler sur une des plus grandes plaques tournantes de la traite internationale des esclaves au XIXème siècle. Située sur le Mississipi, la Louisiane a été longtemps, l’ancienne capitale sucrière du Sud des États-Unis. Elle reste silencieuse sur l’histoire du septième roman, elle a entamé les trente premières pages, elle n’en dit pas plus mais l’ambiance, elle le décrit rapidement. Ce Sud, celui de toutes les douleurs des noirs, lynchages, Ku Klux Klan, pendaisons, meurtres gratuits, et aujourd’hui, les lambeaux qui fument toujours.

20160311_215741

Fabienne Kanor, elle le dit sans détour, elle «  marche dans les pas de ses Pères en littérature ». Césaire et Glissant et tant d’autres, mais ces deux martiniquais sont sur sa route, ils portent la charge identitaire de ceux comme l’écrivaine qui très tôt cherchent à comprendre, pourquoi leur différence semble un handicap dans la société française.
Pas étonnant qu’elle soit surprise et sans doute touchée quand elle apprend ce soir là qu’un couple mixte quitte la salle rageusement. Les problèmes de race, d’esclavage, de mépris, d’humiliation, existentiels, la négritude, l’envie d’avoir sa place, tout cela dans un même « canari », insupportaient cette femme noire et son compagnon blanc. Un refus qu’elle comprend, elle même s’interroge : « Quand quelqu’un crie, pourquoi on ne l’écoute pas ». Si elle choque, l’écrivaine n’est pas en reste et assure, qu’elle n’est pas « en quête  (perpétuelle) de son identité, elle vit son identité ».

20160311_215752

Ce sont ces cris, ces plaintes, ces doutes que l’écrivaine Fabienne Kanor tentent d’apaiser en les touchant, en martelant ses pieds sur les terres blessées pour les transcender et faire bouger les lignes. Elle vit dans plusieurs lieues qui sont aussi plusieurs identités qui la composent, qui font d’elle « cette » femme noire. Malgré des échecs et l’immobilisme dont elle même s’accuse, elle ne désespère pas que cette identité noire soit valorisée, reconnue et respectée dans sa différence.

20160311_220222

Le sixième roman de Fabienne Kanor : « Je ne suis pas un homme qui pleure » est paru en Février 2016 chez Gallimard.

Dorothée Audibert-Champenois

®photos Dothy A-Ch


1 commentaires :

  1. Marie-Andrée Ciprut

    Arrivée en Métropole à l’age de 12 ans, je partage aussi ce parcours de métissage culturel en « Relations », que j’illustre par mes lieux de vie, ma formation en ethnopsychologie, mes divers travaux sur le racisme, à la rencontre de l’Autre différent dans sa diversité et son « obscurité »

Les commentaires sont fermés