Fin de l’omerta sur le redressement judiciaire de la sacherie Capron ?

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Tribune de Félix Relautte :

« Menace sur les emplois d’une entreprise pérenne, programmée pour le naufrage

Dans la plus grande discrétion, la doyenne de l’emballage martiniquais, la Sarl industrielle Sacherie Capron, a été mise en redressement judiciaire le 8 décembre 2015, à la demande de sa gérante, Mme Josiane Capron. L’événement peut étonner, tant l’entreprise qui a célébré récemment son soixantième anniversaire et passe pour leader dans son secteur, est réputée pour dynamisme industriel. On se souvient que sa très médiatique dirigeante, vice-présidente de l’AMPI (Association martiniquaise pour la promotion de l’industrie), fut neuf mois plus tôt promue avec éclat « Capitaine d’industrie 2015 » par d’éminents responsables des milieux économiques de la Martinique. On peut penser que ces Messieurs et Dames n’ont pas eu le manque de fair play de réclamer les comptes sociaux, ni l’idée d’interroger le personnel de la société.

On ne saurait cependant dire que la nouvelle constitue un coup de tonnerre dans un ciel serein, ni pour la majorité des salariés souffrant d’un climat délétère, ni pour la quasi-totalité des associés s’attendant au pire, ni même pour les clients dubitatifs devant les rayons dégarnis.
Comment s’explique cette asphyxie financière, alors que le déficit d’exploitation est dérisoire ? Nous avons cherché à y voir clair, pour tenter de répondre aux attentes des travailleurs.

Fondée en 1954 au bourg du Morne-Vert par feu Max Capron (1916-2004), cette structure d’industrie légère s’installe au début des années soixante à la zone artisanale de Dillon. Spécialisée d’abord dans la fabrication d’emballages en papier, elle étend ensuite son activité aux matières plastiques, des sachets aux assiettes et couverts jetables. La situation de quasi monopole, la pugnacité du manager, le dévouement et le savoir-faire des salariés, seront les ingrédients d’un indiscutable succès qui, force est de constater, sera gravement mis en cause.

En effet, lorsqu’en 1996 Max Capron se retire pour raison de santé, on peut considérer que c’est la fin d’une période d’un management faisant l’admiration de tous les spécialistes de la branche, hexagonaux compris. À partir de décembre 2003, aléas juridiques et complexités successorales conduisent à la gérance solitaire de Mme Josiane Capron, fille du fondateur.

Aux premières loges, les salariés tirent très tôt la sonnette d’alarme en adressant aux « responsables » une minutieuse et énergique mise en garde. La lecture de ce document révèle de stupéfiantes dérives, laissant présager des jours sombres si elles persistaient. De l’impressionnante liste des griefs articulés, nous ne citerons que quelques extraits, même si tous se révèlent d’une importance capitale, tant il est vrai que le management est un tout et que les moindres petites pierres désagrégées, peuvent gangrener l’édifice.

Donnons-leur la parole.

« L’ensemble des services est embrouillé à cause de la mauvaise organisation, et la mauvaise utilisation du personnel en place. Le travail non fait dans un service se fait ressentir dans un autre, c’est ainsi que le dysfonctionnement dans un service vente, dû à l’utilisation d’une vendeuse à d’autres fins entraîne le non réassort du magasin et du service de la clientèle. De ce fait, la responsable de la préparation des commandes se trouve à la vente, donc, commande non faite.
Les emballeurs se retrouvent au réassort, d’où surcharge des produits à emballer et l’atelier à court de chariots.

L’ensemble des services concernés se retrouve en pagaille ; l’un se retourne contre l’autre, tout le monde est énervé et c’est la panique générale.

D’autre part, le mauvais suivi répété des commandes clients provoque leur énervement et leur départ.
Les revendeurs ne cessent de se plaindre du manque de produits et vont de ce fait s’approvisionner chez les concurrents.
Les clients de longue date qui bénéficient d’une remise nous menacent de s’en aller parce que Mme CAPRON l’a supprimée et qu’on leur propose mieux ailleurs.
Les stagiaires qui sont là pour recevoir une formation ne la reçoivent pas ; mais ils constituent l’effectif du personnel de vente.
Les enfants de la direction travaillent à peine dans l’entreprise, alors qu’ils sont payés comme tout le monde.

En outre, nous dénonçons le favoritisme de Mme CAPRON Josiane vis-à-vis de certains employés.

Cette adresse aux « responsables » de l’entreprise – gérants et associés dans leur esprit ¬ émanant de l’ensemble des salariés, à la fois pathétique et incisive, date de juin 2001, pendant un épisode de cogérance. Mais ils ignorent alors que pour des raisons d’ordre juridique liées à la fois au fonctionnement de la Sarl et à la représentation des parts sociales, les six autres associés n’ont aucun pouvoir, hormis celui de poser des questions. C’est fortuitement – nous dit l’un d’eux – que nous avons eu connaissance de la demande de mise en redressement judiciaire, comme ce fut le cas pour nombre de décisions capitales et hélas presque toujours ineptes. »

Quinze ans après, le constat est sidérant : rien n’a changé, sinon en pire.

Le pire c’est que la gérante se croit aujourd’hui contrainte au placement en redressement judiciaire, parce que la trésorerie de la Sarl est insuffisante pour faire face aux besoins immédiats de l’exploitation (fournisseurs, loyers, salaires et charges sociales, dettes fiscales, emprunts etc.). Incapable de payer les fournisseurs de matières premières, pas plus probablement que d’obtenir des découverts bancaires, la Sarl ne passe les commandes qu’au compte-gouttes, de sorte que la production tourne par à coups, les stocks déjà chroniquement cahotants sont au plus bas ou en rupture, les marchandises d’importation destinées au négoce se raréfient, la trésorerie est exsangue. Une situation clairement prévue par les salariés :

« …Aujourd’hui – écrivaient–ils depuis 2001– force est de constater que notre outil de travail, l’entreprise, pour laquelle nous avons tant travaillé, tant fait prospérer, malheureusement se dirige tout droit vers l’iceberg, à l’image du Titanic.
Nous espérons que cette image employée pour vous décrire le désastre que nous voyons venir n’aura pas pour but de provoquer votre hilarité mais de vous faire prendre conscience que l’heure de la décision a sonné et le personnel n’assistera pas les bras croisés au déclin de son pain quotidien… »

Pourtant, rien n’y fit. Loin d’analyser les remarques d’une équipe forte d’une connaissance approfondie des rouages de l’entreprise, la capitaine au contraire étrangère à ce monde, garde avec arrogance et une rare obstination le cap vers les falaises acérées. Elle restera hermétique et vindicative face aux cris d’alarme des salariés, relevant d’une prémonitoire lucidité :

« Le tapis de stock dormant que vous voyiez était constitué avec des journées de huit heure et quelques heures supplémentaires et une bonne gestion de 20 personnes. Aujourd’hui, avec 30 personnes environ, rien ne se fait. Tout ceci parce que vous avez voulu nous imposer votre méthode de travail que nous qualifions d’esclavagiste, autrement dit : « faites ce que l’on vous demande et rien d’autre ».
Nous vous rappelons que l’esclavage a été aboli en 1848 et que L’HONORABLE Mr MAX CAPRON nous considérait comme des partenaires, des collaborateurs, des « employés ». D’où le résultat que vous avez trouvé à votre arrivée… »

Et ajoutaient-ils dépités :

« …Nous avons perdu depuis votre arrivée tous les avantages acquis du temps de notre PATRON :
– Sortie à 12 heures les veilles de fêtes
– Subrogation des salaires lors des arrêts maladie
– Récupération des heures supplémentaires effectuées
– Notre dignité d’employés
– L’estime de notre employeur… »

Les renseignements en notre possession indiquent que, méprisante vis-à-vis des salariés, la gérante ne tient non plus aucun compte des avis, avertissements et protestations de l’ensemble de ses six autres associés, toujours mis devant le fait accompli d’initiatives les plus néfastes : placements spéculatifs aux résultats calamiteux de la trésorerie de la Sarl, multiplication de magasins dans la même zone de chalandise, acquisition de deux immeubles au lieu des structures de vente légères préconisées par un audit, ouverture dans des conditions irresponsables d’un magasin à la zone industrielle de Jarry, location d’une flotte surdimensionnée de véhicules, gaspillage inconsidéré des ressources (des équipements sont achetés et même et évacués sans être jamais mis en service), création par elle-même d’une société concurrente, rachat de cette dernière par la sacherie dans des conditions les plus obscures, gestion déstabilisatrice des stocks de matières, procédures pour le moins hasardeuses de manipulation des espèces, etc.

C’est pour tenter d’empêcher le sabordage de leur outil de travail qu’une majorité de travailleurs a levé la tête et s’est prononcée pour un objectif clair : sauver les emplois en sauvant la production menacée par la volonté destructrice de la gérante, en dépit d’un double langage distillé dans les médias, et de son engagement purement mondain et trompeur à l’AMPI.
À preuve, dans le procès-verbal d’une assemblée générale des associée consacrée le 21 décembre dernier à la présentation des comptes de l’exercice 2014 auquel nous avons eu accès, on lit son point de vue crûment exprimé : « … s’il y a quelque chose de non rentable, c’est bien l’usine ! ». Une position profondément erronée et contraire à la réalité, mais tout à fait en conformité avec la saignée qu’elle souhaite dans l’équipe de production, tandis qu’en contrepartie l’activité de négoce de produits d’importation serait appelée à se développer, en pure perte selon nos analystes.
Copinages, complaisances et complicités intéressées – et sur lesquels il faudra bien s’interroger – aidant, la catastrophe laborieusement organisée est à l’ordre du jour.

Mais, en dépit des harcèlements, des menaces et des difficultés inhérentes à la situation, les travailleurs majoritairement affiliés à la CDMT sauront faire entendre leur voix !

Fort-de-France le 19/05/16
Félix Relautte »

Photo : FA Martinique