Gilbert Pago répond à François Fillon au sujet de la colonisation

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L’historien et écrivain martiniquais Gilbert Pago a tenu à réagir aux propos tenus par François Fillon sur le sujet de la colonisation.

Fillon, à l’aise dans le cambouis identitariste !

A Sablé-sur-Sarthe, ce dimanche 28 août, l’ancien premier ministre, François Fillon, candidat à la candidature présidentielle aux primaires de la droite et du centre s’est est pris aux programmes scolaires dont il pense le plus grand mal. Ce faisant, il s’intéressait à ce qui nous importe.

Ecoutons l’argumentaire : Il s’insurge contre les enseignements qui apprennent aux élèves à avoir « honte » de leur pays : la France. Il se mobilise afin de « retrouver la confiance dans notre patrie » et de « revoir l’enseignement de l’Histoire à l’école primaire ».
Il s’insurge contre le fait que les enseignants sont  » obligés d’apprendre aux enfants à comprendre que le passé est source d’interrogations » car « Faire douter de notre Histoire ! Cette instruction est honteuse ! ».
Puis il se met à expliciter ce dont il s’agit.

Ecoutons ce qu’il assène : « Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du nord ». « Non la France n’a pas inventé l’esclavage ! La France, c’est quinze siècles d’histoire depuis le baptême de Clovis à Reims ».
En fait il ne renie ni la colonisation, ni l’esclavage. Son propos valide le fameux article 4 de la loi de février 2005 qui vantait le « rôle positif de la colonisation française » en insistant sur le dessein de faire partager la grande culture française et européenne. Il s’aligne sur le discours de décembre 2015 de la députée F.N. Marion Maréchal Le Pen qui elle aussi est tonitruante sur la « France depuis le baptême de Clovis à Reims ».
Mais il ne s’arrête pas à ce curieux compagnonnage. Il enfonce encore le clou.

Ecoutons ce qu’il égrène : « La France, c’est Saint Louis, c’est Louis XI, c’est Louis XIV, c’est les révolutionnaires de 1789, c’est Bonaparte, c’est Napoléon III, La troisième république, Thiers, Ferry, Jaurès, Clémenceau, Poincaré, De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac ».
Il les mélange tous, eux ces grands hommes (Ce sont d’ailleurs tous des mâles !). Qu’ils aient été : l’esclavagiste Louis XIV et son code noir, le Bonaparte rétablissant l’esclavage en 1802, Napoléon III le suppôt des ségrégationnistes coloniaux contre les acquis abolitionnistes de 1848, Thiers le massacreur des communards, Ferry le chantre zélé des partages coloniaux de l’Afrique et de l’Extrême Orient. Il y ajoute quelques figures plus présentables, sinon pour montrer la complexité de l’histoire mais surtout pour effacer tout ce qui ressemble aux idées émancipatrices, en les noyant dans un grand tout.

On peut penser que le discours électoral de François Fillon n’a pas une importance stratégique et qu’il est aussi niais que les propos de Laurence Rossignol sur ces « Nègres » qui auraient accepté l’esclavage. On peut se gausser de ce que l’ex premier ministre de tout un quinquennat, ait les mêmes références que cette dignitaire d’extrême droite fière d’être la petite fille de Jean-Marie Le Pen. Nous sommes dans ce moment pénible des montées des chauvinismes nationalistes, des poussées populistes du rejet de l’autre, des affirmations de sectarisme racialiste, des replis identitaristes ; tout ceci accompagnant la crise mondiale. Mais nous devons nous interroger sur l’esprit de fermeture de dirigeants politiques qui voudraient électoralement surfer sur ce qui est une régression du vivre ensemble et n’acceptant pas un monde qui s’ouvre continument et se métisse inexorablement.

Pour que la France avance, pour que l’Europe aille de l’avant, pour que l’humanité entière se propulse et pour que nous Antillais nous progressions, il faut refuser le « négationnisme » de l’histoire du monde, c’est à dire de notre histoire à toutes et à tous. Il faut tant du côté des descendants des vainqueurs que du côté des descendants des vaincus, que du côté de l’imposant métissage et créolisation du monde que nous affrontions notre nouvel univers. La colonisation des temps modernes n’a pas été comme une volonté « de faire partager sa culture » à des peuples « attardés et inférieurs ». Ces peuples ont connu des degrés de développement qui souvent ont été économiquement, techniquement et intellectuellement en avance sur la chrétienté médiévale. L’attardement et l’infériorité n’étaient pas leur caractérisation. L’expansion européenne a été d’abord une entreprise de domination. Ce fut l’écrasement de sociétés, la négation de cultures, l’effacement des religions autres que chrétiennes, l’appropriation de ressources et de main d’œuvre. François Fillon nie tout cela en se sentant solidaire d’une majorité de Françaises et de Français pour lesquels on trafique l’histoire. Mais le danger existe aussi, pour nous, si nous refusons sinon de regarder le passé mais de le connaître sérieusement, de le faire connaître pour éviter d’autres raccourcis et impostures dangereuses.

Au XVème siècle, les navigateurs-marchands du sud de l’Europe (principautés italiennes et royaumes ibériques) explorent de « Nouveaux Mondes ». Il leur fallait l’accès direct aux richesses qui parvenaient par les caravansérails et les Sarrazins infidèles. C’est ainsi que le pape Nicolas V s’adressant au roi du Portugal dont les vaisseaux longent les côtes de l’Afrique, lui accorde par sa bulle du 8 janvier 1454, le privilège suivant : 8 janvier 1454
« Au roi Alphonse du Portugal, la faculté pleine et entière d’attaquer, de conquérir, de vaincre, de réduire et de soumettre tous les sarrasins (i.e Africains), païens et autres ennemis du Christ où qu’ils soient, avec leurs royaumes, duchés, principautés, domaines, propriétés, meubles et immeubles, tous les biens par eux détenus et possédés, de réduire leurs personnes en servitude perpétuelle, (…) de s’attribuer et faire servir à usage et utilité ces dits royaumes, duchés, contrés, principautés, propriétés, possessions et biens de ces infidèles sarrasins (Africains) et païens… ».
Comme on le constate, il n’y a rien là d’un affichage de « partage de culture » mais une affirmation au libre droit de la conquête, de la rapine, de l’écrasement de religions différentes et de la mise en esclavage.

Trente neuf ans plus tard, après l’arrivée en Amérique de Christophe Colomb et la vision des richesses à portée de sabres, le 4 mai 1493, le pape Alexandre VI rédige la bulle « Inter Cætera » qui partage, entre l’Espagne et le Portugal, les « nouvelles terres découvertes et à découvrir ». Cette bulle est confirmée par le fameux traité de Tordesillas du 7 juin 1494 et met tout le Nouveau Monde sous le contrôle de la péninsule ibérique, avec l’appui décisif de la papauté.

Pour la suite de notre propos, nous ne nous limiterons qu’au cas de la France, en n’abordant pas l’Angleterre, les Pays Bas, le Danemark ou la Suède, et c.

A la fin du premier tiers du XVI ème siècle, François 1er, roi de France, s’attache à obtenir la limitation de la portée de la bulle « Inter Cætera ». Il obtient une déclaration (mais pas une bulle !) du pape Clément VII restreignant la souveraineté des Etats ibériques aux territoires déjà découverts à cette date. D’ailleurs, en1534, Jean Le Veneur, évêque de Lisieux et grand aumônier du roi, conseille à François Ier des expéditions pour découvrir « certaines îles et pays où l’on dit qu’il se doit trouver grande quantité d’or et autres riches choses ». Aux protestations espagnoles nées de la conquête de la « Nouvelle France » en Amérique du Nord, François 1er a cette répartie : « Je voudrais bien voir la clause du testament d’Adam qui m’exclut du partage du monde ». Là encore, il s’agit d’or et de riches choses mais toujours pas de partage de culture.

Après que le roi Bourbon ait conquis sa « Nouvelle France », Montaigne, en quête d’ouverture sur le monde, rend visite aux trois Amérindiens conduits à Rouen par des marchands-navigateurs en 1562. Dans son livre premier « Les Essais », il livre, en 1580, une réflexion qui met à mal l’expression « Les Cannibales ». Mais surtout en 1588, dans son livre III, chapitre VI, il émet ce jugement sur la colonisation :
« Notre monde vient d’en trouver un autre…aussi grand, rempli et fourni que lui…J’ai bien peur que nous ayons fort hâté son déclin et sa ruine par notre contagion, et que nous ayons bien cher vendu nos opinions et nos arts…ce qui les a vaincus, ce sont les ruses et les boniments avec lesquels les conquérants les ont trompés…Nous nous sommes servis de leur ignorance et de leur inexpérience pour les mener à la trahison, à la luxure, à la cupidité et à la cruauté, sur le modèle de nos mœurs. Les facilités du négoce étaient-elles à ce prix ? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions d’hommes passés au fil de l’épée, la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée, pour faire le trafic des perles et du poivre : Méprisables victoires !… ».

Passées les guerres de religion, La France étend au XVII ème siècle ses rêves coloniaux. Avec ses péroutiers et flibustiers, elle jette son dévolu sur les « Isles du Pérou », c’est à dire les Petites Antilles dites Isles du vent. De 1625 (Installation à Saint Christophe, actuel Saint Kitts) à 1660 (Traité repoussant les Kalinagos – Caraïbes – aux seules îles de Dominique et Saint Vincent, les Français (quelquefois alliés à leurs rivaux Anglais) ont combattu et massacré les Kalinagos. Ceci se passa à l’île de la Tortue, à Saint Martin, à Saint Eustache, à Saint Christophe, à Antigua, à Montserrat, en Guadeloupe, à Marie Galante, aux Saintes, en Martinique, à Sainte Lucie, à Grenade. Tout cela en trente cinq ans, ramenant la population Kalinago à moins de 10% de son chiffre d’avant 1625. Rien de cela ne s’apparente à un « partage de la culture française ». De plus, c’est à cette époque que la France se lance dans le trafic négrier et l’esclavage. Les flibustiers et colons français en s’implantant dans les années vingt, sur les îles, ont des esclaves noirs qu’ils ont acquis de certains Kalinagos, ou surtout auprès des Espagnols pratiquant la traite négrière africaine, ou encore des esclaves enlevés lors de leurs rapines.
Très vite, flibustiers et marchands navigateurs s’investiront dans le trafic négrier, quoique le « roi très chrétien » de France ne l’autorise pas. Il n’accorde ni lettres patentes ni recommandation ; par contre son administration et ses ministres ferment les yeux. En 1638, Richelieu autorise la Compagnie du Cap Vert et du Sénégal créée en 1626, à pratiquer la traite négrière pour fournir les îles en esclaves. En 1642, Louis XVIII autorise la traite négrière et l’esclavage, sous le haut commandement de la Compagnie des Isles d’Amérique. La France, en effet n’a pas inventé l’esclavage mais elle s’en est servie et surtout, elle a violé ses principes administratifs internes et son code de conduite spirituelle de « pays très chrétien » puisqu’elle interdisait l’esclavage dans son royaume et son choix religieux gallican. Vint l’Edit de mars 1685 appelé plus tard Code Noir qui officialisait la pratique. Là, nous retrouvons Louis XIV, cité parmi les emblèmes de la France.
Nous retrouvons, au début du dix neuvième siècle, Napoléon Bonaparte en 1802, qui rétablit l’esclavage dans les colonies françaises alors que la Révolution l’avait abrogée en 1794.
Une gloire française qui revient sur une avancée de la plus haute importance qui condamnait un crime contre les droits humains.
Il fallut 16 ans pour que la suppression de la traite négrière imposée par le traité de Vienne de 1815, ne soit effectivement appliquée dans les colonies françaises en 1831. Il fallut 55 ans après la suppression en 1793 de l’esclavage à Saint Domingue (la future Haïti), 54 ans après la loi de 1794 (16 pluviôse an II), 30 ans après les premières abolitions en Amérique du sud, 15 ans après l’abolition dans les colonies anglaises et près d’une vingtaine d’insurrections dans les colonies françaises pour la victoire définitive de l’émancipation. Tout un demi-siècle pour la victoire à la fois, des esclaves, des libres de couleur, des abolitionnistes, de l’exemple des émancipations déjà réalisées et de la Révolution de 1848. Mais il y a eu les réticences, les tentatives de retour, les politiques ségrégationnistes des «incorrigibles », les nouvelles pratiques de colonisation pour les contrats d’engagement des Indiens, des Chinois, des Congos, pour le « partage de l’Afrique » et l’asservissement de l’extrême Orient.

Jules Ferry est celui qui a le mieux symbolisé la nouvelle donne coloniale du dernier tiers du dix neuvième siècle.
D’abord la question économique :
« La concurrence, la loi de l’offre et de la demande, la liberté des échanges, l’influence des spéculations, tout cela rayonne…jusqu’aux extrémités du monde. C’est là un problème extrêmement grave… ce grand marché de l’Amérique du Sud nous sera disputé et peut-être enlevé par les produits de l’Amérique du Nord. Il faut chercher des débouchés… »

Puis la question stratégique :
« Je dis que la politique coloniale de la France, … qui nous a fait aller, sous l’Empire, à Saigon, en Cochinchine, … qui nous a conduit en Tunisie, … qui nous a amenés à Madagascar, je dis que cette politique d’expansion coloniale s’est inspirée d’une vérité… : à savoir qu’une marine comme la nôtre ne peut pas se passer, sur la surface des mers, d’abris solides, de défenses, de centres de ravitaillement. (…) Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, (…) c’est abdiquer, et, dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c’est descendre du premier rang au troisième et au quatrième… »

Enfin la question culturelle, vue d’un point de vue raciste :
« … il y a… un second ordre d’idées … : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question…Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures…Les races supérieures… ont le devoir de civiliser les races inférieures… Quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation. »

C’est malheureusement cette argumentation que reprennent tous les racistes du monde, tous les nostalgiques des colonisations, toutes les étroitesses nationalistes qui refusent les autres qui sont différents. Par contre le grand public soumis aux contraintes économiques, sociales et sociétales se laisse prendre à ce discours qui empêche l’épanouissement humain. Il faut rejeter ces thèses non seulement celles des extrêmes droites, mais aussi les références à la loi de la honte de février 2005, puis encore le discours de Dakar de Sarkozy et la charge de Fillon.

Il est possible de construire un autre monde !

Fort de France, le Jeudi 1er septembre 2016.
Gilbert Pago