Hommage à Clarissa Jean-Philippe : « Nous avons été écartés de la cérémonie »

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La semaine de commémoration des victimes du terrorisme de 2015, s’est achevée hier soir dans un grand rassemblement sur la Place de la République, à Paris . Une mobilisation qui n’a pas  déplacé grand monde contrairement à la grande marche républicaine du Dimanche 11 Janvier 2015.

A Paris, en Province et en Outre-mer 3,7 Millions de manifestants défilaient avec pancartes et drapeaux sous le slogan de « Je suis Charlie » traduit dans toutes les langues. Un élan de fraternité pour se ressouder, une envie de « Vivre Ensemble » entre blancs, noirs, juifs, arabes.

Mais très vite, cet idéal républicain a volé en éclat comme le souligne le Courrier International du 22 Janvier 2015.

Et, aujourd’hui, c’est Libération qui titre : « Un hommage aux victimes plus officiel que populaire » (Libération du Lundi 11/01/16).

L’esprit du 11 janvier 2015, n’est plus. Preuve, entre autre, le cas de la jeune martiniquaise, Clarissa Jean-Philippe, 13ème victime des attentats terroristes de janvier 2015. Pour ses proches, sympathisants, associations et élus d’Outre-mer, la jeune femme n’a pas eu le même « traitement » que toutes les autres victimes. Et, ses défenseurs se demandent pourquoi? Depuis la mort de Clarissa Jean-Philippe, c’est un bras de fer qui s’est opposé très longtemps entre eux et la Commune de Montrouge où Clarissa a été tuée. Si bien, qu’en date du 7 janvier 2016, TF1 lançait ainsi  un reportage consacré à la policière municipale  : « Charlie Hebdo : Clarissa Jean-Philippe, l’oubliée de Montrouge.

Ce samedi 9 janvier 2016, après la cérémonie de commémoration, sa mère, nous a confié qu’elle était soulagée. C’est ce qu’elle attendait, qu’on respecte et honore sa fille comme toutes les autres victimes durant cette année sanglante.

A Montrouge – Avenue Pierre Brossolette (à l’endroit de l’attentat), même si globalement, la cérémonie a été réussie, des voix s’élèvent et d’autres répondent en écho :

10h30 – 11h00 Dans le périmètre de sécurité durant la commémoration, une femme haïtienne en colère. Elle ne peut pas s’approcher du lieu de la cérémonie.

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Charles : C’est une bonne chose qu’on s’occupe d’elle (de Clarissa), cela arrive un peu tard quand même. Ils ont attendu que les gens rouspètent un peu pour bouger ! Depuis la mort de sa fille, c’est dur pour la maman. Je suis de Sainte-Marie (commune de naissance de Clarissa), je connais bien son père et sa mère. J’habite depuis 15 ans à Châtillon, je la voyais tous les jours en uniforme à Montrouge quand j’allais travailler. Mais bon. C’est bien. Franchement, pour la famille, c’est un petit réconfort qu’on l’honore et qu’on la décore enfin.

11h45 – 13h30 – Départ de la délégation présidentielle

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(Ci-dessus le périmètre de sécurité très loin du lieu de la commémoration)

3 policiers municipaux (collègues de Clarissa) : « ce qui est dommage, c’est qu’il n’y avait pas beaucoup de policiers municipaux, on était une poignée…

La policière guadeloupéenne : « Il y avait trop de monde devant nous, on a rien vu …
un autre policier municipal : c’est une jolie plaque, c’est déjà un bonne chose ; au moins ça !
La policière guadeloupéenne : On était pas proche, je la connaissais de vue, mais j’ai eu de la peine quand même, car elle a été froidement abattue. Elle avait fini l’école, elle attendait juste le diplôme.
Dorothée Audibert-Champenois : Vous êtes inquiètes?
la policière municipale : Ah, vous savez, on a toujours peur, mais quelque soit l’endroit où on est, il faut toujours être aux aguets…on ne sait jamais.

13h00 –  Après la pose de la Plaque – Avenue de la Paix

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(Le lieu de mémoire pour Clarissa jean-Philippe A l’angle de l’Avenue Brossolette et de la Paix)

Evelyne  : « Le nom de Clarissa est écrit en minuscule, ils ont refait la plaque, j’espérais qu’ils écriraient son nom beaucoup plus gros »

Pour la plaque on s’attendait à mieux ! On ne voit même pas la rue! Faut la chercher!

Un antillais : La stèle est au milieu du trottoir, comment peut-on s’arrêter pour lire l’hommage ?

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(La stèle est placée sur le trottoir, face à l’endroit où est morte Clarissa)

14h30 – Nous sommes devant la Synagogue de Montrouge à la rue Gabriel Péri.

Pour beaucoup, c’est en fait cette école-juive que visait Amédy Coulibaly avant de tirer sur Clarissa Jean-Philippe.
Entourés des proches de Clarissa, de son frère, de sa mère : Marie-Louise, de Patrick Karam (Créfom) et de Victorin Lurel (Homme politique de Guadeloupe), Serge Eliette (soutien de la famille Jean-Philippe), toujours au « combat » . Il est pas content du tout, d’être parqué, retenu si loin de la cérémonie. Pour lui, honorer les morts en France, ils ne savent pas faire. Il n’ont pas le même rapport avec la mort comme aux Antilles. Il est content pour la famille, mais…

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Serge Eliette : Je suis du François à la Martinique. Je suis venue accompagner la maman de Clarissa. Et puis comme n’importe quel citoyen , c’est notre devoir d’être là. On est ici à la Synagogue de Montrouge, le rabbin, nous a bien accueilli, c’est très bien. Il faut savoir que Clarissa, si elle n’était pas morte, c’est ici qu’Amedy Coulibaly serait venu faire un carnage. C’est pour cela qu’ils ont voulu nous recevoir, parce qu’indirectement, Clarissa a protégé des enfants juifs de cette Synagogue !

Dorothée Audibert-Champenois : Selon vous la famille n’a pas participé suffisamment aux préparatifs ?
Serge Eliette : C’est comme les invitations ! Pendant deux jours, j’ai nettoyé l’espace de recueillement, personne ne me l’a demandé, j’ai poussé les poubelles, je l’ai fait spontanément, car je connais une tante de Clarissa, on a grandi ensemble en Martinique. Je n’ai même pas eu d’invitation. Je n’ai pas pensé que tout serait barré, j’ai contourné par la rue de la Paix. J’ai eu le temps d’entendre le discours du Maire, je n’ai pas assisté à la cérémonie officielle !

Dorothée Audibert-Champenois : Que retenez-vous de cette manifestation ?
Serge Eliette : Le sentiment que j’ai ! C’est comme pour le 10 mai (journée commémorative de l’abolition de l’esclavage en métropole)),on nous met derrière les barrières… C’est vrai, il faut un périmètre de sécurité, car il y a le Chef de l’État, il y a la Ministre… Mais nous qui sommes des gens du peuple, on a l’impression de n’avoir jamais accès … On est souvent parqué, on est souvent derrière les barrières. Mais, il faudra un jour que cela s’arrête. Je comprends qu’on ne peut pas faire rentrer monsieur Tout le Monde. Mais quand même les gens qui sont du quartier et qui aident…Moi, je suis d’ici, j’habite juste à côté, je fais partie d’une Association d’outre-mer, je connais les parents de Clarissa ! Je ne suis pas là, ni pour réclamer, ni pour pleurnicher, mais je voudrais qu’on fasse les choses mieux, plus respectueusement. Voilà.

Dorothée Audibert-Champenois : Vous êtes satisfait de cette reconnaissance, avec une plaque d’une Avenue, associée au nom de Clarissa ?
Serge Eliette : Cela n’a pas été facile, je ne vais pas faire de la polémique, mais, la mairie de Montrouge n’a pas fait grand chose. Je le dis tranquillement, comme un vrai citoyen. Il faut savoir que les deux personnes qui étaient avec Clarissa le jour de la fusillade ont été décorées, il y a un mois et demi! Un des deux qui est Guadeloupéen a rapporté clairement sur une chaîne publique, le fait que l’on n’a pas cité le nom de Clarissa Jean-Philippe, pas une seule fois durant la cérémonie. Je suis un citoyen, cela me fait mal d’entendre cela. Les officiers sont décorés « par apport à la mort » de Clarissa, mais on ne la nomme même pas ! Et quand j’ai entendu Monsieur le maire dire, l’année dernière, à la cérémonie œcuménique  : « je vais vous remettre son diplôme ». Je trouvais cela déplacé, la fille est décédée, mais qu’est ce que sa mère va faire d’un diplôme. Il aurait mieux fait de l’aider financièrement, car il y a des dépenses après une mort !!!

Dorothée Audibert-Champenois : Vous ressentez de l’injustice ?
Serge Eliette : Ah, pour parler de la maman de Clarissa, il faut savoir que l’an dernier, elle a eu du mal ! Trois semaines après l’enterrement, on a du faire une quête pour payer son billet de retour pour la Martinique. Le jour de la cérémonie, tout le monde vous embrasse, on vous dit bon courage, bon courage et le lendemain tout le monde vous a déjà oublié.

Dorothée Audibert-Champenois : Ce soir, vous allez vous retrouver tous autour de Marie-Louise Jean-Philippe ?
Serge Eliette : On envoie ce message à tous nos amis de Martinique !
On était tous là ! on a réconforté la maman de Clarissa, sa grand-mère, le frère, les amis. Parce qu’on est tous concernés par cette affaire. Si on veut chercher la paix, c’est entre nous, près de nous qu’on doit s’entraider, discuter, dialoguer. Il n’est pas question de religion, de politique, il faut décloisonner les choses.

Dorothée Audibert-Champenois : Et les ultramarins ?
Serge Eliette : Il faut nous appeler par nos noms ! Les Antillo-Guyanais et Réunionnais, on aurait pu faire mieux que ça. On aurait du faire une grande veillée avec l’autorisation de la mairie de Montrouge. Mais c’est vrai ; on a l’impression qu’on ne sait plus faire, qu’on ne veut plus faire. Des groupes de gospels « auraient pu venir », on aurait pu avoir des tambours. Il faudra analyser tout çà.

Dorothée Audibert-Champenois
Photos D. A-Ch.


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