L’élection de Dany Laferrière à l’Académie Française critiquée au Quebec et en Haïti

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Dany Laferriere

L’élection de Dany Lafferrière à l’Académie Française le 12 décembre dernier soulève bien des débats aussi bien au Quebec, son « pays » d’adoption, qu’en Haïti, la mère-patrie qui l’a vu naitre. Considéré de chaque côté tantôt comme un « assimilé », tantôt comme un « étranger », son intégration au sein de la prestigieuse institution de la langue française est contestée de toutes parts. Mérès Weche, artiste-peintre, critique d’art, journaliste et écrivain d’origine haïtienne a fermement exprimé son opinion et son soutien envers son compatriote à travers une lettre ouverte publiée dans le journal Métro de Montréal:

Mon cher Dany,

La question de ton élection à l’Académie française soulève de rageuses discussions au Québec et en Haïti; une propension à la critique destructive qui arrange certains, tout en en dérangeant d’autres.

Je me préoccupe très peu des sentiments positifs ou négatifs exprimés là-dessus au Québec; l’essentiel, c’est que les Québécois, toutes tendances confondues, auraient préféré voir «un des leurs» se couvrir de tant de gloire. C’est plus que compréhensible, car le «sentiment d’appartenance» est la chose la mieux partagée dans la Belle Province.

Par contre, qu’en est-il dans ton pays d’origine, où une certaine «Tribu» fait de toi un «assimilé», vidé de toute sensibilité créatrice haïtienne? Et dire que c’est  dans ce prisme également que Boniface Mongo-Mboussa, écrivain et critique littéraire congolais, voit tout écrivain antillais qu’il traite de «colonisé». Il prend pour cible Aimé Césaire, taxé de «cas exemplaire», en dépit de sa farouche antillanité dans Cahier d’un retour au pays natal; caractéristique que je retrouve également dans ton Énigme du retour, «chant général» de très grande sensibilité nationale.

Dans son texte Les écrivains antillais et leurs Antilles, Mongo-Mboussa dit que nous occupons «une position dedans/dehors» qui nous distingue des écrivains africains d’une part, et européens d’autre part.

Les créolistes haïtiens, de leur côté, analysent ton élection à l’Académie française dans le cadre d’un discours identitaire et la considèrent comme un succès personnel. Ils n’y voient pas une planche de salut pour l’Académie créole dont dépend l’épanouissement d’une culture littéraire essentiellement haïtienne.

Quel que soit le cas de figure, je suis bien placé pour dire que tu as mené le bon combat pour en arriver là, et j’espère de tous mes vœux que tu poursuivras l’œuvre entreprise par Anatole France, qui fit valoir son point de vue que le général Alexandre Dumas entrât au Panthéon où sont abrités les tombeaux des grands hommes de la France. «Le plus grand des Dumas, écrivit-il, c’est le fils de la négresse. Il a risqué 60 fois sa vie pour la France et est mort pauvre…»

Les présidents français Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ont refusé de lui remettre la Légion d’honneur à titre posthume. Tu es revêtu de tout le prestige nécessaire pour mener cette campagne auprès de François Hollande, et ce sera justice pour ce valeureux général français, d’origine haïtienne, dont le nom n’a pas été cité dans le Mémorial de Sainte-Hélène et qui restera ignoré de la grande majorité des historiens français.

Tout en saluant en toi une «fierté haïtienne», je te prie, mon cher Dany, de croire en mes meilleurs sentiments à ton endroit.

Mérès Weche, Montréal