Les « Indes » d’Édouard Glissant, sublimés par la comédienne martiniquaise Isabelle Fruleux.

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Samedi 12 mars à 20 heures Isabelle Fruleux a présenté pour la troisième fois, le Poème d’Édouard Glissant « Les Indes » au Théâtre Antoine Vitez d’Evry. Une mise en scène poétique, soutenue par des instruments de musique (piano, batterie, contre basse, djembé, ti- bois), pour reconstituer l’ambiance, le bruitage, l’atmosphère qu’ont vécu des passagers malgré eux d’un voyage sans retour durant la Traite négrière.

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PROLOGUE : « LA VOIX DU FLAMBOYANT »
1492…Dans la cale d’un bateau négrier se mêlent souffrance et désespoir, pêle-mêle des corps enchevêtrés. Au rythme du tambour, on entend le crissement du bateau plus vieux que ces vieux passagers… des nègres vaillants ou écrasés ou agonisants dans le fracas des vagues. Le cri d’une femme, ce cri assourdissant, comme un bruit de vieille casserole, cette plainte longue faisant écho à son corps si fragile...sa voix, plus profonde que l’ancre du bateau qui lèche la mer…
Isabelle Fruleux (la narratrice), la petite du tout monde, appelle, supplie et pleure sur les mots du poème d’Édouard Glissant : « Où, est la Flamme, en ce nouveau divisement du Monde ! »…

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LES OUBLIÉS DE L’HISTOIRE
Écrits en 1955...Parus en 1956
Les « Indes » d’Edouard Glissant, c’est un Poème d’une cinquantaine de pages effeuillées durant 1h30 sur la scène du Théâtre Antoine Vitez à Ivry (Commune limitrophe de Paris). L’œuvre magistrale du Poète-écrivain plonge dans le cauchemar de la Traite négrière. Tour à tour, dans une valse de contradiction, s’entrechoquent avec rage : Souffrance et Rêve : «Dans un brouillard de sang, elle chante sa terre qui pleure ». Dans le ventre de ce fichu navire, Isabelle-narratrice entend les râles, elle « entrevoit » les « images morbides » des nègres empilés…

Ces chants douloureux englobent tout avec amour, poursuit Isabelle, ce texte s’adresse à l’humain, il met le doigt sur la bassesse humaine, d’où elle vient. Noir ou blanc peut importe la couleur, dit Glissant, l’homme depuis la nuit des temps, a une propension à vouloir « se » détruire.

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Elle poursuit,
Il est très clair qu’il (l’auteur) parle des oubliés de l’histoire, et ce qui est à retenir aussi, dans ce poème, c’est que, pour éviter ces différentes formes de brûlures, il est important de les toucher du doigts, de lire, il s’agit de les intégrer totalement à l’histoire humaine. Il n’y a pas l’histoire des Noirs d’un côté et l’histoire asiatique de l’autre, mais il y a une Histoire, l’histoire humaine. Tant que ce morcellement se fera entre tous les peuples, on ne peut avancer. C’est entre autre ce que dénonce ce poème, souligne Isabelle.

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POÉSIE ET JAZZ & VIBRATIONS
La comédienne se déplace silencieusement, elle glisse sur scène, pour ne pas gêner,  pour mieux comprendre, elle se tait, écoute, elle danse au son du tam-tam. Comme en écho, les histoires africaines bientôt des souvenirs, le ti-bois salutaire pour soutenir les forces taries des nègres enchainés et entassés : « Nous sommes fils de ceux qui survécurent… »
La Musique, le Jazz. Une musique pour expurger et transcender le mal physique, moral, mental…
Une évidence pour Isabelle Fruleux. Il était essentiel d’utiliser la gestuelle, de vivre physiquement le texte d’Édouard Glissant, de l’incarner et de le faire vibrer avec la musique. Comme Édouard Glissant un grand amateur de Jazz, Isabelle a grandi dans ce milieu musical. Elle a choisi de « vibrer » avec les mots du poète-écrivain à travers cette musique là, celle du Jazz.

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L’ÉCRITURE & LA « PARTITION » DE GLISSANT
Le monde se referme au fond du bateau négrier, un court métrage projette sur un écran, au fond de de la scène de théâtre, les remous, les longs sillages du navire qui se déplace. L’eau est apaisante mais si lâche, elle est,  pour cette race là, « le plus grand cimetière du Monde! ». Les yeux fixes et las, la narratrice (Isabelle Fruleux), tantôt grave, tantôt rieuse croit peut-être en ce « Grand marché du Carême », bientôt la terre, loin la mer, la comédienne pousse les cris de la délivrance. Sa voix juste monte, chuchote, traîne. Une voix qui résonne dans la petite salle du Théâtre Antoine Vitez, une voix maîtrisée avec des professionnels de l’Art théâtral (Extrait à écouter en fin d’article) .
Elle a fait ses armes dans une «branche » de la Comédie française puis à l’École Florent toujours à Paris, pour ne citer que les principales Écoles et les différents stages suivis tout au long de sa carrière. Mademoiselle Fruleux est sur les planches depuis 18 ans.

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Isabelle est née à Paris, elle est une fille de différentes origines, elle est un peu martiniquaise, chinoise, polonaise.
Ce sont ses fréquents voyages vers les Antilles qui lui ont permis de connaître le pays de son père: la Martinique.
Isabelle devenue comédienne très tôt, et qui dirige aujourd’hui sa compagnie, a longtemps cherché une partition qui pouvait rythmer avec sa forme d’expression, qui est physique et vibratoire, insiste-t-elle. C’est enfin avec l’écriture d’Édouard Glissant qu’elle trouve la « partition » qui colle avec sa forme poétique de dire les mots.
Isabelle Fruleux, est une femme heureuse d’avoir les mots de Glissant pour parler de la Martinique et de la Guadeloupe, « parce que c’est son âme et son cœur ».

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ÉPILOGUE – « LA MER EST ÉTERNELLE »
Avec « Les Indes » ( le socle de l’œuvre du Poète-écrivain-essayiste),  Édouard Glissant « parle de la nature humaine, dans toute sa grandeur, dans toute sa petitesse aussi. C’est l’histoire humaine, celle des oppressions, pas seulement celle des peuples, mais celle également de l’oppression de la femme », conclut La narratrice-comédienne Isabelle Fruleux. (Dorothée Audibert-Champenois)

ÉCOUTEZ ISABELLE FRULEUX (Prise de son : Dorothée Audibert-Champenois)

« LES INDES » D’ÉDOUARD GLISSANT au Théâtre d’Ivry, Antoine Vitez :

Conception et mise en scène Isabelle Fruleux
Composition et direction musicale Thomas Savy
Scénographie Anabell Guerrero
Avec Isabelle Fruleux – voix
Thomas Savy – clarinette basse
Felipe Cabrera – contrebasse
Eddie Ladoire – électroacoustique
Sonny Troupé – percussions
Raphaël Imbert – saxophone

photos Dothy A-Ch / Cie Loufried