L’Hôpital et la Santé à la Martinique en 10 questions et 10 réponses

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L’Hôpital et la Santé à la Martinique : Mr Christian Ursulet, Directeur Général de l’ARS Martinique répond à 10 questions sur ce sujet. 

I. Pourquoi tant de difficultés quotidiennes au CHUM, est-ce les conséquences de la fusion Fort-de-France, Lamentin, Trinité ?
Ce n’est pas illogique qu’il y ait d’énormes difficultés au CHUM puisque l’hôpital en faillite exceptionnelle mettra encore plusieurs années à se relever. Cette faillite sans précédent qui s’est amorcée durant des années signifie une trésorerie très insuffisante pour payer les fournisseurs, entretenir normalement les équipements et les locaux, payer les dettes et salaires. D’où l’aide de 98 millions par an en plus du budget normal du CHUM ; ça signifie l’équivalent annuel de 245 € par habitant de la Martinique en aide exceptionnelle de l’Etat chaque année qui s’ajoute au budget mais dans ce contexte difficile, c’est normal que les syndicats se mobilisent face aux difficultés quotidiennes, même si certains en profitent pour réclamer le retour à l’organisation passée qui est la cause essentielle de la faillite à – 136 M€ en décembre 2009.

II. Malgré cette aide considérable, pourquoi le CHUM ne s’en sort-il pasau quotidien ?
Sur les moyens quotidiens, les équipements, le personnel etc… il lui faudra beaucoup plus de temps. Mais beaucoup de choses ont évolué en interne : les blocs actuels ont été refaits et ne sont plus paralysés, tout le parc informatique a été changé, le labo est monté de niveau, la tomo en oncologie a été installée etc… et le nouveau plateau technique construit ; il a coûté à lui seul le prix de la construction de Mangot-Vulcin (170 millions + 26 pour l’équipement) et marquera un changement, une étape importante !…

III. C’est quoi le fond du problème alors ?
La persistance des problèmes quotidiens malgré cette aide massive est justement la preuve que le fond de l’affaire n’est pas une insuffisance de crédit et de trésorerie, mais essentiellement 2 choses :
1) L’incohérence de l’organisation hospitalière avant 2013, avec 3 gros hôpitaux indépendants se faisant concurrence,
2) un sureffectif hors norme (+ 1300 ETP équivalent temps plein) pour un aussi petit territoire ne pouvait que conduire à la mort du système.

Un CHU est fait pour 1 million ou 1,5 millions d’habitants et aujourd’hui la médecine de séjour est dépassée, les nouveaux équipements et les organisations modernes permettent de traiter 80 % de l’activité en ambulatoire…

IV. Dans cette situation de crise évidemment difficile, tout le monde devrait se souder pour redresser et bâtir le CHUM dans l’intérêt de la Martinique ? ça s’est fait à la Réunion !
En effet, au lieu de mener des batailles éculées pour défendre un concept d’hôpital communal localiste qui a vécu. Cela éviterait le découragement et la démotivation du corps médical et des soignants qui parfois accompagnent les situations aussi difficiles… et c’est psychologiquement compréhensible ! Mais alors que la majorité des syndicats, tout en jouant leur rôle revendicatif normal face aux difficultés quotidiennes, comprend les enjeux (et il faut saluer cela, je respecte leur rôle car ce n’est pas facile chaque jour), certains dont on pourrait s’interroger sur leur attachement aux vraies valeurs du syndicalisme, au Lamentin notamment, font comme des pyromanes qui crient au feu(il est regrettable d’ailleurs que FO dérive vers les syndicalistes minoritaires du Lamentin pour éviter de se faire déborder à gauche) :

– Ainsi, lorsque l’entrée de Mangot-Vulcin est bloquée par 20 personnes, à l’appel du SASM, 2 semaines en 2015 pour empêcher la mutation d’un cadre, l’hôpital perdant au bas mot 2 M€ ;
– Ainsi, lorsque en plein conflit les pneus du véhicule du chef de service de néphrologie, le Dr DUEM, ont été x fois crevés et que celui-ci, dégoûté (c’était le but), est parti en Guyane avec son épouse, hélas unique professeur d’université en hématologie de la Martinique ; cette affaire évidemment n’a été ni revendiquée ni dénoncée par le SASM ;
– Ainsi, lorsqu’en fin 2012 une inspection révèle que plus de 150 personnes ont irrégulièrement été promues sans passer en CAP avec un coût de 300.000 €/an (autant de crédits qui n’iront pas aux patients dans une enveloppe régionale fermée),

Nous n’avons en effet pas la même conception de l’intérêt et du bien public !
J’ai demandé par 3 fois et par courriers des 3 juillet 2014, 2 juin et 14 octobre 2015 de faire passer l’intérêt des patients et de la Martinique avant tout et de faire un accord historique SYNDICATS/DIRECTION, garantissant et finalisant les moyens de la concertation, mais préservant l’intérêt des patients martiniquais, sans réponse, aucune, à ce jour !

V. N’est-ce pas finalement une question de maturité des acteurs ?
De certains en tout cas et dans tous les corps de métiers. Hors la prise de conscience de ce que l’Hôpital Public ne distribue aucun dividende et que ce n’est pas une institution comme une autre et que la pratique syndicale ne peut pas être celle d’un commerce privé, d’un garage privé ou d’une habitation privée… cette prise de conscience collective manque ! Et de façon délibérée, quelques jusqu’au-boutistes nostalgiques surfent sur les difficultés quotidiennes dans l’espoir de remettre en cause la fusion. Dans cette logique, ils boycottent le plus souvent les lieux de concertation et les instances réglementaires (CTP…) après avoir tenté d’empêcher (y compris physiquement) qu’elles soient élues.

VI. Oui, mais voulez-vous fermer comme ils disent Mangot-Vulcin pour en faire une maison de retraite ?
C’est absurde !… Croyez-vous que l’Etat a tellement de moyens qu’il transformerait un hôpital de 170 M€ en maison de retraite ?!…
Et ce qui est surprenant est que certains élus du Lamentin répètent cela sans avoir vérifié auprès de la Direction Générale de l’hôpital ni interrogé l’ARS…
Mieux, il est surprenant que le chef du SASM (syndicat minoritaire à Mangot-Vulcin, issu d’une scission de la CGTM Joachim Arnaud), à la tête d’une délégation « d’usagers », pénètre dans la cour de l’ARS avec un véhicule sono de la municipalité du Lamentin le vendredi 15 avril. Nous sommes bien évidemment, tant avec les élus du Lamentin et la Direction générale du CHUM également, outre les informations écrites qui leur sont parvenues l’an dernier sur le même sujet, prêts à en parler !

VII. Quelle est alors la vérité sur le projet de réorganisation du CHUM ?
LA VERITE EST SIMPLE ET CLAIRE : le monde a changé et avec lui l’hôpital et le CHUM !
Je vous ai dit que la première cause, la plus importante, de la faillite (mais pas la seule bien sûr), c’était les 3 hôpitaux surdimensionnés, se concurrençant au lieu de coopérer, avec un équipement et une organisation de soins dépassés, redondants et non intégrés où chacun concourrait à sa mesure à la faillite : en décembre 2010, le CHU de Fort-de-France ne pouvait plus acheter ses médicaments, la maternité du Lamentin perdait à elle seule plus que tous les hôpitaux de la région Languedoc Roussillon, chaque fois qu’un malade entrait en chirurgie à Trinité l’hôpital perdait 1500 €.

Aujourd’hui, le CHUM a mis en cohérence les 3 sites, Fort-de-France, Lamentin, Trinité et les équipes médicales. Mais le processus est loin d’être achevé. Il a reconstruit un Plateau Technique de 29.000 m2, investi 170 M€ de bâtiment et 25 M€ d’équipement. Cela redistribue toutes les cartes.

Avec la communauté médicale et les soignants, le Directeur général du CHUM a fait un nouveau projet médical et un projet stratégique d’établissement où les sites sont en conformité dans l’intérêt de la Martinique. Aujourd’hui il y a un seul hôpital avec 3 sites. Chaque site aura une identité, un rôle précis mais utile à l’ensemble :

– Le site de Mangot-Vulcin sera valorisé en regroupant la dialyse aujourd’hui essentiellement encore au centre bourg, le poste d’excellence de médecine physique et de rééducation du CHUM, le pôle de gériatrie de court séjour, de moyen et de long séjour, ainsi que toute la psychiatrie aigue et chronique.
– Le site de Trinité devra répondre aux besoins d’une population de plus de 80.000 habitants en gardant ses activités, non concurrent du nouveau Plateau Technique de PZQ et développer les Urgences, la maternité et des spécialités médicales (addictologie et cardiologie) avec un plateau de consultations externes.
– Le site de Fort-de-France regroupera toute l’activité lourde, hyper spécialisée avec un équipement conçu pour 1 million d’habitants.
Et l’ensemble s’organisera pour assurer le virage de l’ambulatoire et des nouvelles formes d’hospitalisation (hôpital de jour et hôpital à domicile). L’ensemble devra répartir sur les 3 sites et dans les lits des hôpitaux de proximité les consultations spécialisées.

VIII. Vous êtes accusé de vouloir tout centraliser sur le CHUM à Fort-de-France. Le CHUM ne coulera-t-il pas les autres ?
Non! L’ensemble sera articulé avec les 7 autres établissements hospitaliers (SSR essentiellement) et avec le secteur médico-social pour garantir l’aval du CHUM dans une logique de parcours de santé, avec le patient au centre ; c’est la Martinique hospitalière en synergie au profit du Martiniquais !
Il est évident que tout cela ne plait pas aux passéistes et aux localistes qui voient certaines rentes de situation et leur pouvoir dans des institutions séparées, indépendantes mais obsolètes, fondre, au profit d’un réajustement, d’une organisation qui prendra un peu de temps mais qui se fera.
Je compte sur l’intelligence, le sang-froid, et le courage des Martiniquais pour traverser les difficultés actuelles !

Certes les problèmes actuels sont quotidiens, importants, parfois inacceptables ! Certes nous irions plus vite si tout le monde tirait dans le même sens, si la conscience et la responsabilité prenaient enfin le dessus, si nous acceptions le fait que, prenant le parti d’éviter la voie des licenciements massifs pour rééquilibrer les comptes, le chemin est forcément plus long, plus difficile et tout n’est pas possible tout de suite !!!

IX. L’Hôpital c’est un gros morceau, mais c’est pas toute la santé… Qu’avez-vous fait autour pour éviter cette sur-hospitalisation ? Vous avez visiblement une stratégie, mais quand on sait les retards d’équipement de la Martinique, avez-vous les moyens de faire évoluer la santé au rythme des besoins ?
Vous avez raison, les questions de santé vont bien au-delà de l’hôpital et les moyens manqueront toujours. Mais aussi bien concernant l’hôpital que les autres secteurs, jamais la Martinique n’a eu autant de moyens et n’a avancé aussi vite que depuis la création de l’ARS : et je dis clairement, c’est à nous de balayer aujourd’hui devant notre porte et de faire courageusement les efforts qui sont les nôtres !

En résumé, voilà ce qui a été fait ou est en cours :

L’hôpital :
– Reconstruction de François, de Saint-Joseph en cours et du Plateau technique du CHUM et
La Permanence des soins :
– Ouvertures des MMG (Maisons Médicales de Garde) à Trinité, La Meynard et Marin, avec 15.000 personnes accueillies en 2015
– Ouvertures des 3 MSP (Maison de Santé Pluridisciplinaires) du Lamentin, Ducos et Sainte-Marie
– Ouvertures de 2 centres de santé de Saint-Pierre et de Basse-Pointe, commençant à apporter une réponse de premier niveau aux 5 communes du nord sans médecin.
– Ouvertures de 2 CPP de Basse-Pointe et du Marin
– Instauration de la nouvelle garde pharmaceutique
– Gestion commune à PZQ des urgences psychiatriques entre CHUM et Maurice
Despinoy.
Le Médico-social :
– Création de 550 places en institution pour personnes âgées et de 734 places pour personnes handicapées et 195 en cours d’installation en 2016.

La Prévention :
Au-delà du quantitatif, c’est aussi la méthode de l’Animation Territoriale pour conduire et renforcer les actions de prévention et de construction de Parcours de Santé Personnes âgées, Cancer, Périnatalité, Maladies chroniques, addiction et santé mentale, au plus près des populations et en coordination avec tous les acteurs, qui marquent un véritable tournant et produira des effets à moyen terme.
La gestion des crises :
L’un des domaines de compétences acquises par l’ARS est notamment dans la gestion des situations de catastrophes (Haïti) de crise et d’épidémie (l’ARS Martinique vient d’être chargée par la Ministre de la coordination de la lutte contre le Zika dans la zone Antilles- Guyane).
Je remercie tous les professionnels de santé hospitaliers et libéraux qui travaillent sans compter à nos côtés pour maîtriser ces phénomènes et en atténuer les impacts pour la population.

X. A vous entendre, la balle serait en fait dans notre camp, ici, ce n’est plus une question de toujours plus ?
Oui, il faut raison garder et se demander d’abord si on a tout fait soi-même pour améliorer la situation, si on veut rompre vraiment avec le statut que dénonçait Césaire, celui de « mendiants arrogants ».
J’ai obtenu, devant une commission nationale, Santé, Outre-mer, Assurance maladie, Finances, qu’on nous garantisse l’aide de 98 M€ jusqu’en 2020 à la condition d’un effort de 5 M€/par an. C’est plus que possible avec l’effort de tous !
Aujourd’hui, dans la situation internationale et générale de la France, la Martinique est la région où l’Etat consacre le plus de moyens depuis 4 ans (toute proportion gardée) dans le secteur hospitalier ! Nous avons le devoir de balayer devant notre porte, c’est pour moi une question d’intelligence, de responsabilité et même… d’identité.

Sources : ARS Martinique