« On nous pompe l’air pour nous évaporer les sens »

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Par Frantz Succab

L’intention de Victorin Lurel, ministre des Outremers, est de rendre transparents les profits des pétroliers et de soulager à la pompe le porte-monnaie de l’automobiliste ;  l’intention des gérants est de sauvegarder, en plus de leurs propres arrières, le tissu économique et social du territoire … Respectons les bonnes intentions des uns et des autres, mais n’oublions jamais que, bien souvent, le chemin de l’enfer en est pavé!  Or l’enfer est en vue.

C’est quoi l’enfer, selon nous ? C’est l’exacerbation et l’affrontement des égoïsmes qui font de notre société une jungle. Et une jungle fière de l’être, où naturellement triomphe toujours la raison du plus fort. Le plus grand nombre des consommateurs, comprenant aussi les plus économiquement faibles, ne gagne rien à devenir une simple addition d’individualismes. À ce jeu là, il renforce tout bêtement la raison du(des) plus fort(s), puisqu’on finit bien par aller à la soupe, quel qu’en soit le dernier prix.

La mangouste et la manman-poule

Le problème de la distribution de carburant en est une illustration. Ce n’est pas la seule dans ces pays appelés DOM, dépendants de fournisseurs extérieurs, mais c’est pour l’heure la plus parlante. Pour une population d’acheteurs contraints, la revendication de la baisse de la vie chère devient facilement l’arbre qui cache la forêt. On s’habitue à vivre au-dessus des moyens du pays, parce qu’on n’a pas d’autre alternative, mais en voulant que la valeur marchande des produits de consommation courante suive la pente descendante de nos revenus. Il n’en sera jamais rien, à moins que la compassion fasse partie des logiques de marché. La filière carburant dans les DOM n’est pas pensée comme une œuvre humanitaire, encore moins une démarche de développement durable pour ces territoires.

Comment faire entendre cela au citoyen Lambda pour qui un bac vide entraîne des catastrophes concrètes dans sa vie quotidienne ?  C’est très difficile, tant nos modes de vie nous ont construit une seconde nature d’«homobilus », où l’essence est à l’activité socio-économique ce que le sang est à la circulation sanguine. Sauf que là rien n’est naturel : il faut une transfusion et des donneurs permanents qui se sucrent au passage, avec de quoi exercer un chantage permanent. Il y a d’abord des monopoles d’importation, donc pas de possibilité de mettre les fournisseurs en concurrence, cela imposé de fait par le statut politique des DOM. Ensuite, mais seulement ensuite, s’ajoute une logique de contrôle minimum de la part de l’Etat, théoriquement garant de l’intérêt général. D’où le fait que la filière carburant est un secteur de « prix administré ». Toute la question est celle de la cohabitation de la mangouste et de la manman-poule, c’est-à-dire, de la logique de la voracité absolue en matière de profit et de celle qui aurait pour vocation de protéger les victimes potentielles de la rapine, la grande masse des consommateurs.

Le ministre des Outremer, n’est pas membre d’un gouvernement révolutionnaire et ne se voue pas lui-même à « faire les voleurs rendre gorge » et « à sauver l’esprit du cachot ». Le décret Lurel vise un contrôle plus strict permettant un calcul plus juste des prix et la limitation des profits des compagnies. Ce n’est pas, loin de là, une remise en question ni des situations de monopole ni du profit, exorbitant en lui-même, qui en découle. L’homme n’est pas dénué d’arrière-pensées politiques, le rôle de Zorro face au méchantes Compagnies, c’est en principe tout bénef au regard d’un peuple qui se sait corvéable à la pompe. Et ça marche, puisqu’il parvient à inquiéter lesdites compagnies qui, jusqu’alors, se jugeaient intouchables. En revanche, ces dernières ont beau jeu de transmettre leur inquiétude en l’amplifiant aux deux maillons locaux de la chaîne qui procurent de l’emploi sur les territoires : la SARA (pour les Antilles) et les gérants des stations-services. Ainsi, le bras de fer entre l’Etat et les Compagnies tourne en blocage de la part des gérants sous-couvert de défense de l’emploi local.

Le piège du « chacun-pour-sa-gueule »

C’est ici, selon nous, qu’un piège se met en place, dès lors que la logique du « chacun-pour-sa gueule »empêche d’envisager les choses du point de vue de la Guadeloupe.  Le ministre (ex président de Région-Guadeloupe, mais non dénué d’ambition politique territoriale), les compagnies, les gérants, le patronat, les salariés et les consommateurs, chacun voyant midi à sa porte. Personne ne repense la structuration de l’ensemble de la filière carburant en fonction de choix économiques globaux permettant la croissance de l’offre d’emploi dans le cadre d’un développement intégré du territoire. En tout cas, cela ne transparaît pas à travers les discours et revendications des uns et des autres. Ce sont les Compagnies qui mèneront le bal, bal funeste pour nous s’il en est. C’est cela le piège. Dans ce combat, il y a trop de guadeloupéens qui courent dans tous les sens comme fourmis-folles, mais pas assez de Guadeloupe.

Voyons ce qui arrange les Compagnies,singulièrement le groupe Total, en termes de profit ! C’est objectivement l’élimination des intermédiaires, les gérants des stations-services, voire même la SARA, que ne protègent aucunement le décret Lurel, en dépit du discours qui prétend le contraire. En outre, payer quelques centimes de moins à la pompe, cela ne contiendra en rien la diminution structurelle du pouvoir d’achat populaire dans une Guadeloupe toujours plus dépendante pour sa survie des monopoles extérieurs. La soumission et la dépendance des gérants des stations-services à l’égard d’immuables compagnies, avec des prix qui ne sont pas soumis au jeu de la concurrence, ne sont que symptômes du mal guadeloupéen. Ce grand mal de la dépendance que les petits placebos institutionnels et syndicaux aggravent plus qu’ils ne le guérissent.

Si le gouvernement français, quoique naturellement inapte à imaginer à notre place une solution à notre dépendance, voulait comme Lurel le prétend, tenir compte de l’importance de la ressource pétrolière pour notre société, ne faudrait-il pas envisager carrément des délégations de service public pour sa distribution sur le territoire ? Et, dans une dynamique de coopération entre Régions françaises d’Amérique et les pays de la zone caribéenne et d’Amérique du Sud, rouler d’ores et déjà pour la diversification de l’offre énergétique ?

L’arme du chantage ou le choix des armes

Le scandale de la situation humaine vécue aujourd’hui, et par les gérants des stations-services et par la population, est de n’être traitée que par de petits chantages, faisant écho au gros chantage des Compagnies et à la surenchère d’un Ministre comme carburant de campagne. Chacun compte ou bien ses sous en poche ou bien ses cartes maîtresses dans ce jeu avec le feu, dans un pays où la pompe à projet est désespérément sèche. Même si les stations-services rouvraient dans l’immédiat, c’est pourtant la moindre des choses de se demander de quoi demain sera fait en termes d’activités, d’emplois et d’énergies nécessaires. Comprendre le désarroi des entreprises et des salariés privés de moyens de circuler librement, c’est bien, mais profiter de chaque situation de manque pour accroître l’addiction en masquant l’horizon est bien criminel en vérité. N’est-ce pas l’occasion de prévenir de vraies pénuries, plus durables et catastrophiques encore, en invitant les guadeloupéens à changer de logique, de pratique et de mode de vie ?

Le sevrage semble toujours être la fin du monde. Chacun a le sentiment de se retrouver désormais seul dans son île déserte. Car on a fini par perdre le sens de la parole commune. Oublier ce que c’est que de prendre langue pour se faire la courte-échelle afin de s’élever ensemble, partager la route, se frayer ensemble un chemin… Vivre en hommes et non en bestioles de basse-cour s’entre-tuant autour de quelques grains lancées de mains de maîtres… Et que personne ne vienne me dire que ce ne sont là que délires d’intello ! Je persiste et je signe : si les guadeloupéens ont peur d’une chose, c’est d’avoir trop bien compris que le pays qu’ils souhaitent est précisément celui qui dépend de leurs vouloirs. Celui qu’ils entrevoient, ressentent intuitivement, aiment éperdument, mais qu’ils ont du mal à oser commencer ensemble, toutes classes et catégories sociales confondues, unies sur l’idée citoyenne que la Guadeloupe s’appartienne.

Oui, penser aujourd’hui l’équivalent de 100 bouquets à soupe de plus par mois et rien d’autre ; penser demain bac-full et rien d’autre ; puis, après-demain, avantage financier personnel de l’élection de tel maire et rien d’autre, ainsi de suite, calendrier après calendrier, demain étant toujours plus couillon qu’aujourd’hui, c’est cela qui « chicaille » l’esprit d’un peuple. C’est cela qui interdit l’appréhension globale de l’avenir commun à travers nos interactions nécessaires de femmes et d’hommes d’ici. Je parle de l’avenir en termes de développement durable avec ce qu’il comporte d’enjeux économiques, sociaux, environnementaux et, par conséquent,véritablement politiques. Qu’on m’excuse du peu !