Pourquoi mange t-on des crabes à Pâques en Martinique ?

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Un peu d’histoire juste avant les accras et le matoutou crabes du week-end de pâques.

Le crabe était jadis une viande consommée par les Arawaks puis les Caraïbes. Ils préparaient les crabes dans une sauce pimentée à base de piments et de jus de manioc appelée taumali ou taumalin. A l’arrivée des colons, ces derniers souffrent cruellement de malnutrition. Beaucoup meurent de malnutrition ne connaissant pas la nourriture locale que leur proposaient leurs hôtes Caraïbes. Ils préféraient attendre les bateaux venant de Saint-Domingue qui effectuaient l’approvisionnement en nourriture venue d’Europe dans les colonies d’Amérique.

Petit à petit cependant, face à la lenteur de l’acheminement et l’insuffisance des rations pour tous les colons implantés sur l’île, ils doivent se résoudre à s’intéresser aux plantations et cultures vivrières tropicales. Ils se rapprochent ainsi des Caraïbes pour connaître leurs techniques agricoles et leurs habitudes alimentaires. Malgré cela le crabe et son goût exotique ne plaisent guère aux colons qui lui préfèrent le poisson ou les autres crustacés tels la langouste.

Une viande maigre réservée aux esclaves…

Lors de l’esclavage, les colons ne le consomment guère. Les viandes des animaux d’élevage (bœuf, mouton, poulet) sont vues comme plus nobles et sont présentes sur les tables de la Grand’Case. Ils relèguent le crabe à une « nourriture pour esclaves ».

Une fois les esclaves arrivés en Martinique, ils étaient forcés à se convertir au christianisme et étaient baptisés. Dans le respect de la tradition du carême qui interdisait la consommation de viandes « grasses », les esclaves se voyaient confier pour se nourrir une importante quantité de crabes considérés comme une viande maigre. Les viandes grasses étaient les viandes bovines et les volailles tandis que les viandes maigres étaient le poisson et les crustacés.

Ainsi, les esclaves consommaient tout au long du carême des crabes. Le Dimanche de Pâques, dernier jour du jeûne de 40 jours, ils se réunissaient dans la rue Cases-Nègres pour finir l’important stock sachant qu’ils pourraient à nouveau consommer toute sorte de viande. L’abondance du stock de crabes, le fait qu’ils n’étaient vus que comme une viande maigre et qu’ils ne soient consommés que par les esclaves, faisait du crabe à l’époque, un aliment ordinaire et peu réputé.

…devenue un met de choix

A la fin de l’esclavage, les nouveaux affranchis souhaitent rompre avec leur passé douloureux. La tradition des crabes le Dimanche de Pâques passera par là aussi. Les nouveaux affranchis veulent se rapprocher au maximum des us et coutumes des élites de l’époque, les colons qui eux tuaient coq ou le mouton pour le festin qu’ils organisaient en consommaient entre personnes du même niveau social. C’est donc le coq local ou le mouton qui se retrouvera sur les tables des nouveaux libres pour ce dernier jour du Carême. Les crabes sont relégués au Lundi de Pâques. Cette journée qui commémore la résurrection du Christ va devenir une journée fériée en 1884.

Depuis, cette tradition a été préservée. Dans une politique de valorisation du patrimoine, de l’histoire et de la culture martiniquaise, les crabes n’ont plus été perçus comme un « trop-plein » qu’il fallait finir mais comme un met de qualité qui regrouperaient toutes les familles autour de cette grande fête chrétienne. Aux crabes ont été rajoutés le riz qui pour un plat qui est devenu « matoutou ». Le mot « matoutou » remonte à la période amérindienne de la Martinique.

C’était une petite table tressée de joncs, de latanier ou d’arouman de 20 à 30 cm de haut, « de la grandeur ou un peu plus d’une cassave ». Sur cette table, les Arawaks déposaient le coui de taumalin (voir ci-dessus) et de crabe. Ce terme préservé par la mémoire collective a ensuite été attribué au met traditionnel de Pâques à base de riz et crabes.

Aujourd’hui, le matoutou à la Martinique ou le Matété à la Guadeloupe se mange aussi bien le Lundi de Pâques que celui de la Pentecôte. Les familles locales le préparent aux aurores pour aller ensuite aux abords des plages et se retrouver en famille. Plusieurs concours culinaires sont organisés (Pince d’Or, Patte d’Or, Crabe d’Or) et tendent à valoriser ce repas chargé d’histoire…

Extrait d’une publication de AZ MARTINIQUE

Photo : Blog Tatie Maryse