Rencontre avec Olivier Fanon, le fils de Frantz Fanon

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Au Centre d’Animation l’Espace Curial à Paris, l’Association PROTEA a organisé une conférence débat sur Frantz Fanon  cette semaine. Il s’agissait de présenter les travaux innovants  de Frantz Fanon à Blida (en Algérie) mais surtout ses premiers pas à l’hôspice de Colson à la Martinique. Plus de 50 ans après sa mort, les propos de Frantz Fanon font encore sens face aux nouvelles formes de domination et de désaliénation dans le monde.

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A cette occasion, j’ai pu approcher le fils Olivier Fanon. Nous avons eu un entretien parallèle, une discussion sur l’éthique de l’engagement de son père Frantz Fanon.

Que pourrait nous apprendre de nouveau, cette conférence-débat au Curial sur Frantz Fanon qu’on n’ignore encore. Et pourtant, il y a encore des liens cachés entre la Martinique et Fanon ; le « Révolté de l’Histoire »

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On sait que Frantz Fanon, (martiniquais) a exercé comme médecin psychiatre là l’hôpital de Colson. Ce que l’on sait moins ce sont les conditions dans lesquelles il a pratiqué sa médecine. Et pour comprendre le travail dans ces Asiles de « fous », Jérôme Cécil Aufret a fait témoigner des contemporains. Des médecins d’aujourd’hui qui traduisent et pratiquent ce qu’il reste de « l’ Héritage sans Frontière » de ce défenseur des opprimés.

Frantz Fanon est né en Martinique en Juillet 1925. Il a la peau plus foncée que ses sept frères et sœurs et il en souffre. Car notre société antillaise est soumise à l’époque à la culture européenne.

Après des études à Fort-de-France , il part étudier la médecine à Lyon. Il publie « Peaux noires et masques blancs » en 1952.

L’engagement de Fanon est radical. Après l’échec de la Fédération des Caraïbes, il s’éloigne de la Martinique. Le jeune médecin est affecté à l’hôpital psychiatrique de Blida (la ville rose) au Nord de l’Algérie en 1953.A Blida, c’est le règne de la doctrine « primitiviste » chez les psychiatres à Alger, qui considèrent les indigènes comme de « grands enfants ». Avec ses collègues internes, Fanon, s’insurge contre l’aliénation et l’acculturation de de ses malades.
Pour Fanon la voie de la guérison est lié irrévocablement au refus de l’assimilation, au faux-moi. Il s’oppose alors politiquement au colonisateur : la France.

1956. Frantz Fanon est maintenant indésirable, il est expulsé hors d’Algérie, Il s’engage aux côtés du FLN, il rejoint la Tunisie et sillonne l’Afrique noire à son tour lancée sur la voie de l’indépendance, en tant qu’ambassadeur du gouvernement provisoire algérien. C’est l’espoir d’une Afrique unie le panafricanisme.

En 1961, Frantz Fanon est atteint d’une leucémie. Il lui reste que 6 mois à vivre. Il part d’abord à Moscou puis à Washington où il dicte Les Damnés de la terre(le petit livre rouge) , un manifeste contre la colonisation et pour l’émancipation, il ne s’agit plus seulement du peuple noir ou algérien, mais du Tout -Monde un terme emprunté à son ami Edouard Glissant. Il meurt le 6 décembre de la même année sous le nom d’Ibrahim Omar Fanon. Deux enfants très jeunes sont alors orphelin. Une fille Mireille et Olivier qui à 6 ans quant son Père meurt aux Etats Unis.

Entretien avec Olivier Fanon :

Dothy A-CH : Bonjour Olivier !

Olivier Fanon : Bonjour, Je suis Olivier Fanon, fils de Frantz Fanon. Je vis à Paris. Je travaille à l’Ambassade d’Algérie à Paris.

D. A-CH. : Face à l’oppression coloniale, pour Frantz Fanon , la seule réponse doit s’organiser autour de la « lutte » : Les opprimés devront combattre les oppresseurs afin de lutter pour eux. En 2015, ces propos résonnent comme un appel au Jihad pour les jeunes de banlieues?

O-F : Avant d’aller en banlieue, je préfère rester en Martinique et en Guadeloupe. Les jeunes Martiniquais et les jeunes Guadeloupéens, eux aussi ne se retrouvent pas. La situation n’a pas changé depuis 1952, depuis le départ de mon papa. La solution n’est pas de prendre le maquis. La solution s’est de se réapproprier son identité, déjà prendre conscience de sa situation, de prendre conscience de sa marginalisation. Il faut dire les mots comme ils sont. Pour venir à la banlieue, c’est un problème franco-français. Moi, j’appréhende le pays d’origine de mon père comme un pays étranger. Dans ma tête, j’arrive pas à assimiler le fait que la Martinique et la Guadeloupe sont la France.

D. A-CH. : Comment portez-vous donc un tel héritage ?

O-F : Je le vis d’une double façon. La première c’est que, j’ai fait ma catharsis comme on dit en psychiatrie, en choisissant d’être exclusivement algérien. J’avais la double nationalité. J’ai été confronté à ma francophilie à l’âge de 20 ans. Des gendarmes sont venus chez moi pour me mettre sous les drapeaux en me disant que j’étais un insoumis du service militaire. Je devais être condamné par le tribunal militaire français. La seule échappatoire était de rejeter la nationalité française, je l’ai fait. C’était en 1975. C’était juste après mon premier voyage en Martinique. Donc aujourd’hui, je suis exclusivement Algérien. Je travaille à l’Ambassade d’Algérie. Je m’assume entièrement. En ce qui concerne Fanon ; mon père est mort j’avais 6 ans. J’ai des souvenirs très épars. Je pense à lui tous les jours, Frantz Fanon est en moi.

D. A-CH. : L’actualité nous rejoint. La pensée de Fanon sur l’identité est au cœur de la politique en France. Pour Le Front National, on peut être français mais sous certaine condition. Vivre selon les codes imposées. Face à ces diktats qu’aurait répondu votre père ?

O-F : On a du lui dire cela en 1957 en Algérie. Il a rompu. Il a démissionné. Il a pris le maquis et cela a été sa réponse, donc à la France. Ce qui se dit s’est en quelque sorte, se soumettre ou se démettre en fait ! Donc faire un choix. Il faut faire un choix aujourd’hui.

D. A-CH. : Vous aurez fait le même choix que votre père, Frantz Fanon ?

O-F : Oui, je le revendique haut et fort.

D. A-CH. : Et la Révolution ?

O-F : La révolution par paliers. On ne va pas reprendre le maquis comme dans les années 50. Mais déjà, qu’on nous reconnaisse notre authenticité, notre particularité… nous les Antillais.

D. A-CH. : L’Art, la Culture, l’Identité, comme outils thérapeutique chez le psychiatre Fanon ?

O-F : A travers l’Art, nous avons eu une expression par le slameur au début de la soirée qui a déclamé les textes de Fanon . C’est une lecture directe des écrits de mon père qui nous ont fait vibrés. Fanon c’est un Artiste. Dans sa thérapie, l’ergothérapie qu’il avait institutionnalisée en Algérie dans l’hôpital psychiatrique où il travaillait, sa première démarche c’était la réappropriation de la culture algérienne par la poterie… C’est ce que nous avons vu à la projection du film, ce que fait le psychiatre martiniquais à Colson c’est la continuité du travail de Frantz Fanon .

D. A-CH. : Un mot sur le Panafricanisme avorté ou englouti par l’impérialisme occidental ?

O-F : Je ne sais pas de quels africains dont vous parlez, mais il y a des guerres, des pays indépendants, il y a des pays qui s’assument. C’est un apprentissage de l’indépendance aussi. Attention, l’Afrique est indépendante depuis 1960, ce n’est pas si loin que ça. Qu’aurait pensé mon père de tout ça, je ne sais pas.

D. A-CH. : Ses relations avec le poète, l’homme politique Aimé Césaire.Y-avait-il vraiment un antagonisme entre eux ? Celui qui a préféré la départementalisation-assimilation à l’indépendance ? Pourtant Césaire un autonomiste affirmé !

O-F : La Martinique est Césaire, la Martinique est Fanon. Je pense que leur combat est parallèle. Césaire a eu combat plus soft, au sens où il n’a pas rompu. Fanon a porté le flambeau un peu plus haut que Césaire. Mais sinon il n’y a pas de dichotomie entre Césaire et Fanon. Ce sont des Martiniquais qui s’assument.

D. A-CH. : De quel flambeau parlez-vous Olivier Fanon?

O-F : Je veux dire qu’il a rompu. Enfin il a mis en cohérence ……. ses idées.

D. A-CH. : Merci Olivier Fanon.

O-F : Merci à vous.

DOTHY A-CH. pour PBK


4 commentaires :

  1. paindoux

    Et bien, qu’il reste Algérien s’il se sent bien mais qu’il ne vienne pas nous dire ce qu’on doit faire.

  2. Tefnout

    Il avait 6 ans quand son père est décédé ; il est Algérien !! qu’on arrête de nous déterrer les morts……..

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