Semaine de la presse à l’école : Edwy PLénel de Mediapart en Martinique

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Par Edwy PLénel

« Du 23 au 28 mars, Mediapart est, en Martinique, l’invité de la 26e Semaine de la presse et des médias dans l’école, dont le thème est « La liberté d’expression, ça s’apprend ! ».

A l’occasion de cette semaine annuelle, le journal en ligne offre un accès gratuit à tous les enseignants documentalistes.

Coordonnée par le Clemi (Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information), la Semaine de la presse et des médias dans l’école se tient chaque année au printemps et associe les enseignants de tous niveaux et de toutes disciplines. Activité d’éducation civique, elle a pour but d’aider les élèves, de la maternelle aux classes préparatoires, à comprendre le système des médias, à former leur jugement critique, à développer leur goût pour l’actualité et à forger leur identité de citoyen.

L’édition 2015 se situe évidemment dans le sillage de l’attentat du 7 janvier contre Charlie Hebdo puis du 9 janvier contre l’Hyper Casher, et de l’épreuve démocratique que traverse notre pays depuis. D’où le thème choisi par le Clemi, celui de l’apprentissage d’une liberté qui ne soit pas celle de l’insulte ou de l’injure, de l’humiliation ou de la stigmatisation, bref du déchaînement de la violence et de la haine.

L’éthique du débat sur les espaces participatifs d’Internet tout comme la promotion d’une presse en ligne de qualité sont évidemment des enjeux centraux, à l’heure de la révolution numérique.

Lancée bien avant les attentats de janvier, l’invitation qui a été faite est venue de la BU Martinique (le service des bibliothèques de l’université). Le programme prévu est fort riche et, un journal numérique étant sans frontières, je l’indique à destination de nos actuels (ou futurs) lecteurs de Martinique, sachant qu’il mêle des interventions dans des établissements scolaires en journée et des conférences publiques en soirée.

Les rencontres organisées dans des lycées sont les suivantes : lundi 23 mars au Lycée Polyvalent Joseph-Gaillard de Fort-de-France pour l’ouverture officielle de la semaine par la Rectrice de Martinique, Catherine Bertho Lavenir ; mardi 24 mars au Lycée de Bellevue, toujours à Fort-de-France ; mercredi 25 mars avec des lycéen-ne-s de Sainte-Marie au domaine de Fonds Saint-Jacques ; jeudi 26 mars au Lycée de Rivière Salée ; vendredi 27 mars de nouveau au Lycée de Bellevue.

Cinq conférences ouvertes au public sont prévues en soirée :

– lundi 23 mars, à 18 h, aux Archives Départementales, sur le thème « La liberté d’expression hier et aujourd’hui : un principe menacé ? », en compagnie de l’historien Gilbert Pago
– mardi 24 mars, à 18 h 45, à la BU du campus de Schœlcher, sur le thème « Journalistes et société » .
– mercredi 25 mars, à 18 h, à la Médiathèque municipale de Saint-Esprit, sur le thème « Les médias ont-ils pris le pouvoir ? ».
– jeudi 26 mars, à 18 h 30, avec le Club Presse Martinique, autour de Pour les musulmans, au Palais de la Mutualité, à Fort-de-France.
– vendredi 27 mars, à 18 h, à l’initiative du GRS, sur le thème « Triste tableau de la France 2015 », à l’Atrium de Fort-de-France.

Enfin, le samedi 28 mars, de 10 h à 12 h, une rencontre est organisée par la Librairie Kazabul de Fort-de-France, où je dédicacerai nos livres.

Nos lecteurs connaissent mon attachement à la Martinique, qui fut mon pays d’enfance, et plus largement aux (plus ou moins) lointains horizons du monde qui ont façonné notre pays et font, aujourd’hui, sa richesse humaine trop souvent ignorée, voire, hélas, stigmatisée. Durant ces rencontres sous le parrainage de l’éducation nationale, je n’oublierai évidemment pas le souvenir de mon père, Alain Plénel, qui fut, de 1955 à 1960, Vice-Recteur de la Martinique.

L’une de ses audaces, dans cette façon bien à lui qu’il avait de concevoir son métier d’administrateur de l’éducation comme celui d’un pédagogue populaire, fut de tenir une conférence publique en forme de provocation à la réflexion sur les impensés coloniaux, d’exclusion, de domination ou de hiérarchie. Son thème était une comparaison de la folklorisation, par la norme uniformisatrice et assimilationniste, de la culture bretonne dont il était issu et de la culture antillaise qu’il découvrait avec passion.

C’est ainsi qu’il aborda la figure de Bécassine, cette servante bretonne égarée chez des bourgeois parisiens, créée en bande dessinée en 1905. Image d’une Bretagne sous-développée, un peu stupide, très gourde, maladroite et limitée, tout en faisant rire à ses dépens… On l’a oublié mais Bécassine avait un nom de famille qui dit bien l’intention de ses créateurs : elle se nommait Annaïck Labornez (pour « la bornée » bien sûr, « z » étant ajouté pour faire breton). De plus, pendant les premières années de son existence dessinée, elle n’avait pas de bouche. Façon de dire qu’elle n’avait pas son mot à dire.

En compagnie du vice-président chargé de la culture de la région Bretagne, Jean-Michel Le Boulanger, nous nous étions amusés à faire ce va-et-vient, autour des préjugés et des stigmatisations, lors de débats croisés à Saint-Malo, l’automne dernier, contre les identités closes et pour les identités de relation, celles qui savent qu’on ne découvre sa propre humanité qu’en allant vers l’Autre, le différent et le dissemblable, celui qui vous enrichit en vous révélant à vous-même.

Sans doute parlerons-nous de tout cela et de bien d’autres choses durant cette semaine martiniquaise. Dans cette île-monde, d’où sont partis au siècle dernier sans doute les plus grands messages humanistes en langue française, par les voix d’Aimé Césaire, de Frantz Fanon et d’Edouard Glissant, sans oublier toutes celles et tous ceux qui se sont inscrits dans leurs sillages.

S’il est un talisman pour nous tous, ici et là-bas, au proche et au lointain, en cette période obscure et incertaine où la guerre des identités menace la paix des égalités, ce sont ces mots de Frantz Fanon, le futur auteur des Damnés de la terre, à la fin de son premier livre, paru en 1952, Peau noire, masques blancs. Il faudrait en faire, aujourd’hui plus que jamais, le refrain de notre sursaut démocratique :

« Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose :
« Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme où qu’il se trouve. […]
« Supériorité ? Infériorité ?
« Pourquoi tout simplement ne pas essayer de trouver l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ?
« Ma liberté ne m’est-elle donc pas donnée pour édifier le monde du Toi ? […]
« Mon ultime prière :
« Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! »

Merci à la Martinique »