Abolition de l’esclavage en Martinique : Les manifestations du 22 mai contraintes de se réinventer à cause de la crise sanitaire

En Martinique, les traditionnelles manifestations du 22 mai célébrant l’abolition de l’esclavage ont dû s’adapter cette année à la crise sanitaire. La plupart des communes ont choisi de célébrer ce 172ème anniversaire le 21 mai et de poster les vidéos des manifestions sur les réseaux sociaux.

A Fort de France dès jeudi soir 21 mai, les tambours ont résonné sur la place de La Savane, à la manière de l’esclave Romain. La ville de feu Aimé Césaire a fait les choses en grand. Son thème : « Gloriyé 22 mé ».

Les manifestations diffusées la veille du 22 mai sur les réseaux sociaux

L’événement diffusé en direct sur la page FB de Fort-de-France a été salué par des messages dithyrambiques d’internautes.

Vêtus de blanc, les musiciens ont livré une prestation massivement applaudie par ce public virtuel. Les tambouyés, accompagnés de ti bwa avaient formé un immense cercle où la distanciation sociale avait été scrupuleusement respectée.

Les voix dèyè, qui n’étaient plus dèyè pour cause de distanciation, ont entonné des chants bèlè dans un décor aux allures féeriques, éclairé par des flambeaux et une énorme stèle lumineuse.
« Le Sermac nous offre toujours quelque chose de remarquable », s’émerveille Luce sur la page FB de la ville.

« Bravo les guérié guérié. Glorié ba lé ansèt là », s’enflamme Casimir.
« Rendez-vous respecté. Bravo le Sermac, merci Mr le maire « , félicite pour sa part Agnès.
Au Prêcheur, les célébrations sur le thème « Mé Sonjé » s’inscrivent dans la sobriété et la pédagogie. Dès 15 heures, jeudi, la ville avait mis en ligne des vidéos historiques où l’historien Gilbert Pago raconte l’histoire de Francis Fabule, premier marron du Prêcheur et de l’abbé Teuillier, curé de l’époque.

Les manifestations de la ville ont été postées sur les réseaux sociaux et sur le site de MIR (Mouvement International pour les Réparations). Son président Garcin Malsa, avait choisi de terminer une marche symbolique dans cette ville, en compagnie de sympathisants dont certains brandissaient le drapeau rouge, vert, noir.

A leur arrivée dans le bourg du Prêcheur, un drapeau rouge, vert, noir flottait sur le fronton de la mairie aux côtés du drapeau bleu, blanc, rouge. Garcin Malsa a expliqué que « le Covid avait bousculé les habitudes, mais n‘avait pas altéré sa détermination pour les réparations et le devoir de mémoire ».

Hommage à l’esclave Romain

A Saint-Pierre, un autre convoi de sympathisants rouge, vert, noir a fait jeudi une halte « historique » devant l’Habitation Sainte-Philomène, anciennement Habitation Duchamp et devant la stèle de l‘esclave Romain, à l’origine d’un soulèvement d’esclaves dans cette ville, après son arrestation le 21 mai 1848 pour avoir osé joué du tambour.

Plus d’une dizaine d’insurrections d’esclaves entre 1789 et 1848, rien qu’en Martinique, affirme l’historien Gilbert Pago

L’historien Gilbert Pago met l’accent sur « le rôle des esclaves » dans leur émancipation.
«Ce n’est pas un don venu des abolitionnistes », assure-t-il dans un entretien à People Bô Kay.
« Même si on ne peut nier la participation des abolitionnistes, il y a huit à neuf autres facteurs dont la mobilisation des esclaves et plus d’une dizaine d’insurrections d’esclaves entre 1789 et 1848, rien qu’en Martinique, qui ont conduit à cette abolition », fait valoir l’historien.
« La célébration du 22 mai c’est une manière de montrer le rôle des esclaves martiniquais dans cette abolition », affirme-t-il, dénonçant l’idée répandue selon laquelle « la France a donné l’abolition ».

2021 sera « dignement commémorée », promet le maire du Gros Morne

Au Gros-Morne, le maire a écrit sur le site FB de sa ville que la « commune n’oublie pas ce rendez-vous avec notre histoire ».

« Mais pour cause de restrictions sanitaires, ce 172ème anniversaire ne sera pas fêté comme à l’accoutumée », regrette Gilbert Couturier. Dans un court message, il invite ses administrés à « se souvenir de cette page écrite par nos ancêtres au prix de leur sang, pour nous permettre d’être aujourd’hui des femmes et des hommes LIBRES.»

« Le rendez-vous est d’ores et déjà pris pour que cette victoire soit dignement commémorée en 2021 », promet-il. Une affiche « Gwo Mon ka sonjé 22 mé » sert de support à son message. L’une des photos qui la compose, montre un esclave exultant qui se libère de ses chaînes. Face à lui une femme se tient debout.

Les associations vent debout

A Schoelcher, c’est sur le thème « 22 mé Chelchè ka sonjé » que la ville a célébré l’événement, en postant, jeudi, sur sa page Facebook, la vidéo d’une fresque vivante de rues montrant des esclaves vêtus tout de blanc, symboliquement enchaînés entre-eux par des liens en tissus, se rendant péniblement à une vente aux esclaves sous les injonctions et les cris d’un esclavagiste.
Les associations n’ont pas dérogé à la tradition et sont nombreuses à célébrer le 22 mai, le jour-même.

L’Association Sakitanou Wapa a décidé de célébrer l’événement sur l’ancienne habitation Savary qui se trouve sur le Domaine de Tivoli. « De nombreux esclaves y ont perdu la vie », souligne Christian Valléjo, président de l’association.

Un baobab planté sur le Domaine de Tivoli par l’Association Sakitanou Wapa

« On a décidé de célébrer le 22 mai sur cette habitation parce que nos ancêtres ont été mis en terre de la manière la plus sale et sont tombés dans l’oubli», explique à People Bô Ko Kay, Christian Vallejo.

Dès 6h30 ce matin 22 mai, les membres de l’association ont procédé à des libations, « une cérémonie de recueillement aux ancêtres », explique-t-il. « Il y a des offrandes, du riz à l’endroit où ont été enterrés nos ancêtres sur le Domaine », poursuit le tambouyé qui rappelle que l’emplacement a été sanctuarisé l’an dernier avec 22 conques de lambis, en attendant d’y mettre une stèle.

Plus tard, dans la matinée, les membres planteront à cet emplacement un baobab, un arbre africain pour rappeler « que nos ancêtres ont été déportés d’Afrique », poursuit-il.
L’événement se poursuivra jusqu’à 18h00, ponctué d’un Kanman, une gestuelle, à la manière des arts martiaux, qui mime les combats de damyé, une danse de résistance.

Des textes mis en scène par le metteur en scène martiniquais, José Exelis, seront lus sur fond de grand bèlè, première danse des ancêtres lorsqu’ils ont acquis leur liberté, poursuit-il, ajoutant que les tambours vont résonner ainsi que la voix de Sonia Marc plus connue sous le nom de La Sosso.

Christian Vallejo met l’accent sur la nécessité de se réapproprier ce lieu pour célébrer nos ancêtres «qui ont souffert et dont la mémoire doit être célébrée et non commémorée ».