Admiral T, Thuram, Domota dans KARUKERA : Film sur la violence en Guadeloupe

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« La Société est en cause ! La prévention n’est plus suffisante, tous les jeunes sont armés !»
« Les centres de formation ferment, il faut que le gouvernement aide la jeunesse !»
« Le Pays est gangrené !»

19h30. Place des Fêtes dans le 19ème arrondissement de Paris. Dans une salle de projection presque pleine, guidée par les réseaux sociaux et le bouche à oreilles, des martiniquais, guadeloupéens et sympathisants s’installent sous le regard bienveillant de Mark-Alexandre Montout.

Il fait face à une centaine de spectateurs venus de différents coins de la région parisienne voir le film-documentaire « Karukera » (qui est aussi le nom caraïbe de la Guadeloupe) et débattre de la violence dans l’île.

« Il y a un laisser-aller, pas assez d’encadrement ! »
« Il n’y a pas un média qui fait le travail qu’il faudrait faire. Il faut aller au fond du problème ! »

« Karukera », le film de Mark-Alexande Montout et d’Irina Production, pourrait être une fiction, mais les faits rapportés dans le documentaire sont bien réels. Ils font état d’une vague de violence qui augmente dans le département, qui inquiète la population et laisse aux visiteurs, une mauvaise image de la Guadeloupe.

Ces images vues dans les médias métropolitains, sont-elles la triste réalité?
Comment expliquer le désœuvrement de certains jeunes qui tombent inexorablement dans la délinquance sur une île où 60% de la population entre 29 et 49 ans est au chômage ?                      La violence est-elle une fatalité dans ce département français?

Mark-Alexandre Montout,  est retourné chez lui, en Guadeloupe pour comprendre.

Pour écouter et enregistrer ceux que l’ont n’entend pas, que l’on ne voit pas, ces jeunes qui ont basculé dans la délinquance, d’autres en quête de leur « l’identité guadeloupéenne ».  Mark-Alexandre a voulu redonné la parole aux guadeloupéens.

Le documentaire de 60 minutes suivi d’un débat après la projection, a le mérite d’interpeller les îles voisines de Karukera (nom caraïbe de la Guadeloupe). Projeté à Toronto, dans le cade d’une tournée organisée par « Perle noire Entertainment » et l’Alliance française, tous les antillais créolophones ou anglophones (jamaïcains, haïtiens, trinidadiens, barbadiens ou martiniquais) ont plébiscité « Karukera ».

« Karukera » c’est aussi une rencontre avec un petit groupe de professionnels qui multiplient les fonctions : Will James Narcisse, Nicolas Napit (à l’image),  Jean-Jacques Seymour (la voix off), Mark-A (le montage) et Vincent Courtois (la musique).

Produire et distribuer un film indépendant, un challenge. Même si le réalisateur peine à distribuer son documentaire, il se veut optimiste. La violence en Guadeloupe n’est pas une fatalité, il faut la comprendre et la combattre sur place avec les acteurs sociaux, économiques et politiques du pays. Plus que jamais, les guadeloupéens jeunes et vieux doivent se prendre en main pour trouver des solutions pérennes pour se construire un avenir plus apaisé.

« On ne peut pas changer ça !»

Katia Margal souffre. La mère à perdu son fils, il avait 19 ans. La guadeloupéenne est effondrée,  toujours inconsolable, elle regrette le « manque de discussion entre eux » . Elle sourit à moitié, un peu résignée, la maman va continuer à vivre. Bien sûr, elle voudrait « se battre » contre son destin.

Cette scène tragique, émouvante et violente traduit l’esprit du documentaire de Mark-Alexandre Montout dit Mark-A. Entre 2013 et 2014, le réalisateur qui se présente comme un technicien du cinéma a » porté à bout de bras » deux caméras pour s’immerger dans l’atmosphère du pays.

Le documentaire est né d’un constat, la violence en Guadeloupe est en augmentation et le taux de violence s’installe durablement:  En janvier 2017, trois homicides sont recensés en moins de trois jours à Karukera (le nom caraïbe de la Guadeloupe).

Pour comprendre le mal-être et mesurer les attentes des habitants, Mark-Alexandre Montout a eu l’idée de venir voir, de venir se rendre compte de cette violence. Pour lui, la vérité est ailleurs, il ne suffit pas de se contenter des sujets d’actualités enclin à « toujours parler de la décadence » de l’île, mais à s’interroger sur les causes et les conséquences de cette violence récurrente.

De fait, le réalisateur s’est débarrassé des idées toutes faites pour « planter » ses deux caméras en Guadeloupe de 2013 à 2014. Le résultat est un documentaire d’une heure où s’enchaînent des interviews, des témoignages, des images d’archives ou des extraits de chansons d’artistes. Dans « Karukera », Mark-Alexandre Montout n’a pas hésité à tendre le micro à des personnalités connus ou moins connus et les témoignages spontanés et authentiques donnent aux téléspectateurs des clés pour mieux appréhender la problématique de la Guadeloupe.

Nous avons fait le choix de nous arrêter sur les propos de Lilan Thuram (champion de foot), Elie Domota  (syndicaliste et leader du LKP) et d’Admiral T, le chanteur guadeloupéen auteur-compositeur qui prépare son concert de Bercy, prévu le 15 avril prochain.

Paris. 20h 00 au 2 rue des Lilas. Sur l’écran, des manifestants sont dans les rues de Pointe-à-Pitre, nous sommes en février 2009. Derrière ces images de manifestants qui défilent, la colère gronde.

A 8 000 kms de la France, la Guadeloupe comme la Martinique vivent de produits importés qui coûtent très chers du fait des taxes imposées. En décembre 2008, la population exaspérée demande une nouvelle fois une  baisse du prix du carburant. Les négociations n’aboutissent pas et les organisations syndicales, culturelles et politiques se réunissent et décident de crier leur mécontentement en marchant dans la capitale. Le LKP est né (Liyannaj Kont Pwofitasyon) avec son leader charismatique connu mondialement, Elie Domota.

La crise antillaise commence. C’est la lutte contre la vie chère qui s’engage. Durant plusieurs semaines la Guadeloupe sera sous les projecteurs du monde entier. Des grèves dans tous les secteurs paralysent l’économie du département. Et, en marge de ces revendications, des bandes s’organisent et pillent l’île. 

Après 44 jours de conflit, les chiffres de l’Observatoire National de la Délinquance (OND) annoncent un lourd bilan : durant les deux mois les plus forts, 6 974 actes délictueux sont chiffrés entre janvier et février 2009 dont 5 229 atteintes aux biens et 1 715 actes de violence. Depuis ( la sécurité constamment renforcée) la Guadeloupe est notée comme le département le plus violent de France.

Dans le documentaire de Mark-Alexandre Montout, (en créole sous-titré), Elie Domota résume la situation guadeloupéenne après cette longue période de conflit. Selon le leader du LKP, les retombées de la crise ne sont pas seulement négatives comme le laisse penser l’opinion en métropole : « Dans le Pays il y a beaucoup de personnes qui créent, qui produisent et cela vient directement de la prise de conscience de ces guadeloupéens après la crise de 2009 ».

Mais lucide, Elie Domota enchaîne : « Alors bien évidemment, il y a des déceptions. Parce que, nous aurions tous voulu que, tout change en même temps, mais pour que cela se fasse, il aurait fallu que l’État français et les élus respectent leurs engagements ».

« Je pense que c’est un problème sociétal. Tant que ces problèmes ne seront pas réglés dans le fond. C’est comme un arbre. Si tu vois que ces feuilles sont jaunes, c’est qu’à la racine il y a un problème ». Admiral T participe dans le film en faisant état « d’un pays malade » que Mark-A, le réalisateur illustre avec «Peyi la Malad »,  le clip mondialement connu du chanteur guadeloupéen.

La racine du problème comme le dit Admiral T, est à explorer en creusant dans l’histoire  de l’esclavage, croit le guadeloupéen Lilian Thuram.

La déportation inhumaine de noirs africains vers des continents inconnus soumis aux pires exploitations et souffrances doit être prise en compte. Sans doute le désir de défier l’autre pour regagner son identité? 

Enrayer la violence grâce à l’éducation et la formation, c’est possible. L’expérience d’un jeune trentenaire est éloquente. Après une vie entre-mêlée de prison, de délits et une vie sociale malheureuse, l’ancien délinquant a fait le choix de suivre une formation  et aujourd’hui, il est fier de sa réinsertion réussie.

Mais, « les structures sont difficiles à atteindre pour les jeunes« , constatent les médiateurs sociaux interrogés dans « Karukera », le documentaire de Mark-A.

La crise de 2009, selon le psychologue, Raphael Speronel, « si elle n’a eu aucune efficacité au niveau économique et sociale, a été extraordinaire sur l’individu dans le groupe, sur toutes les dimensions de « socialité » et sur l’intelligence collective.  On a vécu un grand moment de communion, de convivialité intense qui du point de vue sociologique rejoint une illusion groupale, un sentiment d’être qui ne s’est pas traduit dans la réalité » .

« Karukera » a donc tout son sens. Il met face à face les guadeloupéens  et montre à l’État les perspectives d’avenir pour guider l’île caribéenne toujours sous la « French gouvernance ». Une dépendance à la France métropolitaine, souvent choyée pour son soutien financier mais très critiquée car, si éloignée, elle oublie forcément  les spécificités de la Martinique et la Guadeloupe, les deux îles sœurs.

« Karukera » a été vu à Montréal grâce à Tropic 97. Diffusé à Toronto par Perle Noire Entertenmaint.


Une tournée dans la Caraïbe est prévue. L’équipe de Markafilms et d’Irinaproduction s’organisent pour des projections et débats en Haïti, à Sainte-Lucie et à Trinidad.

En Angleterre des projections privées en Afterwork à Londres seront mises en place pour les mois de mai et juin 2017.

Admiral T, l’artiste-musicien engagé, a tourné ce clip (ci-dessous) pour dénoncer la violence qui gangrène Karukera (la Guadeloupe) : Peyi la malad’

Reportage Dorothée Audibert-Champenois/Facebook C’news Actus Dothy
Photos C’news Actus Dothy