Affaire Keziah : Les avocats du militant mettent en garde Procureur et magistrats contre un dépaysement du dossier

Les deux avocats du militant martiniquais, Kéziah Nuissier, ont mis en garde, mardi, le Procureur de la République de Martinique et les deux syndicats nationaux de la magistrature contre un dépaysement de «l’Affaire Kéziah » dans l’Hexagone, au mépris, selon eux, des droits de la défense et de la population martiniquaise.

Lundi, deux syndicats de la magistrature, l’USM et le SM, ont apporté leur soutien aux procédures pénales et disciplinaires envisagées par le Parquet de la Martinique à l’encontre des deux nouveaux avocats de Kéziah, Me Eddy Arneton et le Bâtonnier Raphaël Constant. Ils accusent la défense d’avoir sali « publiquement » « la réputation » d’un de leurs pairs, en tenant des « propos mensongers et tonitruants ».

« En vérité, ces attaques visent à alimenter un climat de tension créé de toutes pièces pour tenter de justifier le dépaysement du dossier », répliquent mardi dans un communiqué commun Me Eddy Arneton et le Bâtonnier Raphaël Constant, les deux nouveaux avocats de Kéziah.

« Nous sommes opposés au dépaysement qui déposséderait la Martinique d’un procès fondamental et il s’agirait, une nouvelle fois, d’une importante atteinte aux droits de la défense », affirment-ils.

Les deux avocats demandent aux magistrats exerçant en Martinique de « respecter » la population

« De façon générale, les magistrats qui exercent en Martinique seraient bien avisés de respecter la population qu’ils ont à juger et les avocats qui représentent celle-ci », préviennent-ils.
Les deux avocats considèrent que « le Procureur, à l’évidence, ne souhaite pas assumer devant la Martinique tous les manquements constatés par la défense, étant rappelé qu’il veut renvoyer l’un des volets de l’affaire à Cayenne ». Ils font allusion aux deux gendarmes qui doivent être jugés en Guyane. Ils sont accusés dans des rapports de gendarmerie et de police rendus, en août dernier, d’être impliqués dans les violences à l’encontre de Kéziah, lors de son interpellation le 16 juillet dernier, en marge des émeutes à Fort de France.

« Ces attaques infondées et grossières constituent une énième atteinte aux droits de la défense. Elles ne nous impressionnent pas et ne nous détourneront pas de notre mission : défendre Keziah Nuissier », préviennent Mes Arneton et Constant.

Le 9 novembre dernier, en marge du procès renvoyé de Kéziah, les deux avocats de la défense avaient de nouveau dénoncé la « partialité » le Procureur de la République, Renaud Gaudeul. Trois jours plus tard, ce dernier avait annoncé qu’il allait engager des poursuites pénales et disciplinaires contre les deux avocats et menacé de dépayser le dossier du jeune militant dans l’Hexagone.

 » Compte tenu de ce comportement qui a été celui de ces deux avocats, je considère que nous n’avons plus à Fort-de-France, la sérénité suffisante pour juger de cette affaire bien précise. J’ai également indiqué que j’allais demander le dépaysement de ce dossier », avait-il alors déclaré au micro de RCI.

Les deux avocats réclament un procès équitable pour Kéziah

Kézhia Nuissier, 22 ans, militant anti-chlordécone, est accusé d’avoir frappé un gendarme, en marge des émeutes à Fort de France le 16 juillet dernier, ce qu’il conteste.
Son procès, qui devait se tenir le 9 novembre dernier, a été pour la deuxième fois renvoyé, à la demande de ses avocats qui ont engagé un bras de fer avec le Procureur de la République, Renaud Gaudeul, qu’ils accusent d’avoir « couvert » des gendarmes et des policiers qui ont « criminalisé » Kéziah et «monté un dossier de toutes pièces », lors de son interpellation le 16 juillet.

« Nous demandons que les autorités judiciaires sur place usent de leur pouvoir pour que M. Kéziah Nuisier bénéficie en Martinique d’un procès équitable », indiquent mardi dans leur communiqué Me Eddy Arneton. « Si un procès équitable ne peut se tenir en Martinique, il s’agirait là d’une grave défaite de l’Etat de droit et nous ne pourrons que prendre acte de cette funeste situation », déplorent-ils.

Une guerre médiatique impitoyable pour la conquête de l’opinion publique

Depuis deux semaines, les deux nouveaux avocats de Keziah Nuissier et le Procureur de la République Renaud Gaudeul, se livrent, via les médias, une guerre de communication sans pitié pour la conquête de l’opinion publique.

« La Justice, pour porter ce nom, doit être sans reproches. Nous avons entendu les déclarations de M. le Procureur de la République ainsi que celles du Syndicat de la Magistrature et de l’Union Syndicale des Magistrats. Nous les invitons à conserver leur sang-froid », lancent mardi les deux avocats dans leur communiqué.

La veille, les deux principaux syndicats de la magistrature avaient dénoncé « la défense de rupture adoptée par les différents conseils de ce justiciable » et contesté des méthodes « inadmissibles » qui « ne trompent personne ».
Selon eux, ces méthodes n’ont «absolument pas pour but de défendre une position politique ou une résistance face à un prétendu oppresseur », mais ont «pour seul objectif que de soustraire un prévenu à la justice ».

Accusés de faire un procès « de rupture », les deux avocats répondent par une volée de bois de vert

« Le procès de rupture consiste à nier à un tribunal sa légitimité pour juger les faits », a répliqué mardi Me Arneton et le Bâtonnier Constant.

« En l’état, nous nous sommes présentés à l’audience et avons simplement demandé que les droits de la défense soient respectés par le Parquet, ce qui n’avait pas été le cas et ce qui d’ailleurs a été constaté par le Tribunal », ont-ils fait valoir.
«Nous sommes en rupture avec certains membres du Parquet de Fort-de-France. C’est vrai ! », ont concédé les deux avocats.

« Nous sommes en rupture avec tout membre du Parquet qui appelle à un cabinet d’avocats pour, à l‘évidence, exercer des pressions », ont-ils poursuivi.
« Nous sommes en rupture avec un Parquet qui s’oppose à l’exécution d’une décision d’un tribunal indépendant », ont-ils encore dit, égrenant dans un long texte les raisons de leur rupture.

« Nous sommes en rupture avec le chef d’un Parquet qui soutient qu’une interpellation est « légitime » alors que les gendarmes mobiles ont « légitimé » cette interpellation par des coups de poings qui n’existent pas », ont-ils martelé.

« Nous sommes en rupture avec des membres du Parquet qui gèrent mal une garde à vue, au point que notre client, au sortir de celle-ci s’est vu délivrer 21 jours d’ITT », ont-ils poursuivi.
« Nous sommes en rupture avec les membres du Parquet qui valident des enquêtes critiquables menées sous leur autorité », ont-ils encore dit, avant de conclure cette longue liste par une attaque contre les syndicats de la magistrature avec lesquels ils avouent être aussi en « rupture ».

Les avocats avouent qu’ils sont en rupture même avec les syndicats de magistrats

« Nous sommes aussi en rupture avec des syndicats de magistrats qui insultent, violent la présomption d’innocence et se considèrent irresponsables de leurs actes », ont-ils asséné.
« Nous invitons les magistrats de Martinique à plus de réserve car l’étude des procédures pourra les amener à se dédire », ont-ils prévenu, sans autres détails.

Dans leur communiqué commun publié lundi, l’Union syndicale des magistrats (USM) et le Syndicat de la magistrature (SM) ont déclaré qu’ils « ne peuvent accepter que la réputation d’un magistrat soit salie publiquement sans réagir »,.
« Une magistrate du Parquet de Fort de France a fait l’objet d’attaques personnelles et par voie de presse par les avocats assurant la défense des intérêts d’un justiciable », ont accusé les deux organisations syndicales, faisant allusion à Maître Eddy Arneton et au Bâtonnier Raphaël Constant.

Les syndicats de la magistrature favorables à des sanctions contre les avocats qu’ils jugent justifiées

« Les avocats sont soumis à des règles déontologiques qui comprennent la délicatesse et le respect de leurs interlocuteurs », ont rappelé les deux organisations syndicales de la magistrature qui disent soutenir les procédures disciplinaires et pénales, selon eux, « justifiées
« S’en prendre nommément à une magistrate du Parquet, qui faut-il le rappeler n’agit pas en son nom personnel mais au nom de la société qu’elle représente, n’aura aucun effet sur les poursuites engagées », ont d’ores et déjà prévenu les deux syndicats qui ironisent sur la saisine par la défense de l’Inspection Générale de la Justice (IGJ).

« La fantaisiste saisine de l’Inspection générale de la Justice annoncée à grand cris dans la presse n’existe pas, un avocat n’ayant aucune compétence pour saisir un service administratif dépendant du ministre de la justice », affirment-ils.

Ils dénoncent en outre «les propos honteux tenus sur la partialité d’une magistrate du Parquet en charge de ce dossier prétendument « mandatée afin d’effectuer ce qui s’apparente à une chasse à l’homme ».

Lors de leur récente conférence de presse, les deux avocats s’étaient directement attaqués au Procureur de la République.

Propos que Maître Arneton n’a eu de cesse de réitirer, le week end précédent l’audience du 9 novembre du jeune Kéziah.

Il avait alors affirmé que Kéziah était victime d’un « scandale d’Etat », fondant son accusation, selon lui, sur des « actes de torture et de barbarie» prémédités, commis à son encontre le 16 juillet 2020, lors d’une charge des forces de l’ordre.

L’état d’esprit des militaires était de «casser du militant », avait-il accusé, considérant que « l’affaire Kéziah est l’illustration de ces forces dites de l’ordre et qui n’avaient qu’une intention casser du militant ».