Avec Dorian, la fin de l’agriculture et du développement endogène se profile en Martinique et en Guadeloupe

Rédigé par : Melody Thomas, le
Publié dans : Actualites, Guadeloupe, Martinique
Mots clés : ,

« Avec Dorian, la fin de l’agriculture et du développement endogène se profile en Martinique et en Guadeloupe », tribune libre par Jean-Marie Nol, économiste :

« Le bonheur est pour demain dans une perspective de développement endogène avec pour axe majeur l’agriculture et l’industrie agro-alimentaire, nous disent certains hommes et partis politiques de Martinique et Guadeloupe. Mais qu’en est-il réellement et sur quoi repose cette assertion ?

Un modèle de développement endogène doit être orienté vers la satisfaction des besoins locaux, conjugué avec une certaine autonomie politique , vers une autosuffisance alimentaire notamment, et donc vers la diversification des productions agricoles et une meilleure intégration des activités de toutes natures sur le territoire. Compte tenu du contexte actuel avec la tempête Dorian , cela s’avère-t-il encore possible en Martinique et en Guadeloupe ?

La réponse doit être forcément nuancée voire circonspecte, car l’environnement actuel qui prévaut au niveau des spéculations agricoles est fluctuant et difficile à cerner de façon précise et ce compte tenu des catastrophes naturelles comme la sécheresse et les cyclones .

Mais ce qui est sûr, c’est que nous voici donc au bout de l’impasse, à la fin d’un cycle, celui du déclin irréversible de l’agriculture de la Martinique et de la Guadeloupe , c’est que nous avons été incapables de trouver les liens qui libèrent, c’est-à-dire de trouver une solution dialectique au dualisme entre production agricole et agro-alimentaire, sur la base d’une société en développement autocentré, qui sache remettre en question la domination invisible et fétichisée d’une agriculture fortement subventionnée avec du capital en provenance de la France et de l’Europe.

Mais qu’est-ce que cela signifie pour le destin du développement endogène dans les Antilles en général ?

Il y a dix ans, l’idée de développement endogène était une source d’optimisme: la production locale et le régionalisme culturel représentait la nouvelle formule pour une structure stable de la société Antillaise , après la fin de la crise sociale de 2009 . On espérait un nouveau modèle économique et social aussi paisible que prospère.

Maintenant, le concept de développement endogène est en perte de vitesse. Et dès lors, qu’est-ce qui justifie ce réexamen du concept de développement endogène , de sa nature, de sa signification, et de sa portée dans le contexte actuel de catastrophe naturelle (sécheresse et cyclone) à répétition aux Antilles ?

Inutile de tourner autour du pot , l’agriculture de la Martinique et aussi celle de la guadeloupe est profondément malade et ne s’en remettra pas de sitôt !…

Cette crise n’est-elle qu’un symptôme d’une crise plus profonde que connait les îles Antillaises dans toutes leurs dimensions sociales et économiques ?

Pourtant, cela fait tellement longtemps que des voix autorisées et concordantes , annoncent la catastrophe du déclin irréversible de l’agriculture . De n’avoir jamais ni entendu, ni écouté, a conduit l’agriculture là où elle en est aujourd’hui: un secteur agricole sinistré avec de plus en plus d’agriculteurs qui lâchent prises et abandonnent les terres aux étrangers .

Quel immense gâchis! Quand on voit les ressources, les potentiels, les énergies, les volontés, les initiatives et les capacités de ces pays en terme de géo et biodiversité, comment a-t-on pu en arriver là?

Comment a-t-on pu, avec une classe politique soit disant si lucide, des dirigeants soit disant si motivés, des institutions réputées si efficaces, cumuler autant de bévues, de lâchetés et de renoncements, pour que l’agriculture de la Martinique et de la Guadeloupe , qui devrait être le fleuron de notre enrichissement selon des nationalistes eux mêmes en plein déni de réalité qui estimaient encore il y a peu que l’autosuffisance alimentaire était possible en Guadeloupe et Martinique .

Comment croire ces gens en manque de lucidité dès lors que l’on considère que l’agriculture actuelle en soit rendue à cet état de ruine…?

En son temps , nous avions déja dénoncé dans un précédent article cette supercherie de l’auto-suffisance alimentaire , aussi nous n’y reviendrons pas !

La vérité aujourd’hui est que les agriculteurs en Martinique et Guadeloupe meurent en silence… Et avec-eux c’est tout un patrimoine qui disparaît !

Faisons l’état des lieux , et il n’est pas besoin de beaucoup gratter pour comprendre que l’agriculture est moribonde , c’est bien ce qui se passe en Martinique . Pour la Guadeloupe c’est identique sans craindre un quelconque démenti .

Mais pourquoi l’agriculture martiniquaise est-t-elle en grande difficulté ? Déjà précédemment, Maria aura révélée la fragilité du secteur agricole dans l’île , que ce soit la production maraîchère ou les plantations de bananes ou de Cannes , le constat est désolant et les agriculteurs ont parfois tout perdu. Confronter de plus en plus à une importante concurrence générée par l’accueil des bananes dollars sur les territoires européens, les planteurs Martiniquais et guadeloupéens avaient déjà fort à faire avec la baisse des cours.

La tempête Dorian aura été le coup de grâce pour ces agriculteurs qui ne savent plus à quel saint se vouer. Un fort pourcentage des plantations a été endommagé par les intempéries . Les producteurs de légumes et de fruits sont aussi sous le choc.Tout est ravagé ou presque ! Il faudra au moins deux ans pour que la filière se remette, et l’inquiétude des bananiers et maraîchers est manifeste autant que dans le secteur de la canne avec la fin des quotas sur le sucre .
Comme dans beaucoup d’autres domaines en Martinique et Guadeloupe , on ne sait jamais trop sur quel pied danser. l’industrie sucrière, par exemple . L’Europe sucrière va-t-elle basculer dans la crise en supprimant les quotas comme l’a fait l’Europe laitière ? Aucun expert ne nie ce risque. L’UE a mis un terme le premier octobre 2017 à cinquante ans de quotas sucriers à un moment, où le marché mondial baigne dans les excédents.

Avec la fin des quotas du sucre qui est intervenue le 1er octobre 2017 , la canne à sucre a-t-elle encore un avenir en Martinique et Guadeloupe ? Rien n’est moins sûr ! Les aides européennes en faveur de la canne et de la banane des DROM- COM seront – t-elle dans un proche avenir remis en cause ?. Et qu’en sera-t-il de la filière Rhum ? …

La logique de perpétuation de territoires préservés de la concurrence mondiale tiendra-t-elle face la logique d’ouverture aux marchés de l’Organisation mondiale du commerce ?

Et quelle attitude adopteront les assureurs à l’avenir quand on apprend que les catastrophes naturelles et désastres causés par l’homme ont généré des pertes économiques de 44 milliards de dollars (39,7 milliards d’euros) au premier semestre 2019 dans le monde, selon une étude préliminaire du réassureur suisse Swiss Re. Pour pouvoir y répondre, il faut mettre sur la table les inévitables questions de la rentabilité future de la filière et le rendez-vous des futures négociations européennes qui devront décider de la reconduction, ou pas, des subventions à la banane et la canne. Déjà on note que la subvention européenne du Programme d’Options Spécifiques à l’Eloignement et à l’Insularité (POSEI) a diminué pour les cultures maraîchères.

Tout cela est bien inquiétant, car du côté de la filière canne-sucre , le principal problème soulevé est justement celui de la compétitivité.

Or, l’Union européenne s’intègre chaque jour davantage dans la mondialisation des échanges commerciaux. Elle doit s’adapter aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Celle-ci exige de plus en plus la suppression des quotas, des prix garantis et des aides publiques. C’est le règne absolu du régime de libéralisme économique et la victoire du libre échange.
La banane et le sucre qui sont produit à la Guadeloupe et à la Martinique ont en effet un coût de production plus élevé que le sucre de betterave d’Europe. Le sucre Antillais est aussi plus cher que le sucre roux de canne venus d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Asie. Cela pose le problème du débouché pour la production .

Un avenir pour le moins anxiogène pour tous les opérateurs du marché de la banane et du sucre en Martinique et Guadeloupe. Selon la FAO, cette situation est extrêmement inquiétante, car les producteurs Antillais devront baisser leurs coûts pour rester compétitifs à l’échelle mondiale ; ou sinon ils sont voués à disparaître du marché.

Un récent rapport parlementaire s’est penché spécifiquement sur le cas des départements d’outre-mer, annonçant que les secteurs de la banane et de canne à sucre survivront difficilement à la fin du régime de soutien européen.

Aujourd’hui , Il est peu probable que la production agricole en Martinique et en Guadeloupe soit aussi forte et stable à l’avenir .

D’ailleurs, l’exemple de Cuba et du Venezuela devrait nous inciter à prendre du recul avec les billevesées véhiculées par certains hommes politiques et intellectuels sur l’augmentation de la production agricole, la conquête du marché intérieur, l’autosuffisance alimentaire pour la Guadeloupe. Tout cela devient pénible à entendre tant les faits démentent un discours creux qui est vide de sens concret. C’est là une propagande de nature irréaliste si l’on considère les exemples de pays qui nous entourent dans la zone caribéenne. L’agriculture est en voie de faillite en Martinique et en Guadeloupe.

Tous les voyants sont au rouge. A Cuba, le gouvernement cherche à éviter une récession du pays. En effet, l’économie est exsangue, et l’embargo américain mis en place en 1962 n’est pas le seul responsable. L’île a depuis longtemps échoué sur le développement endogène de l’agriculture. Résultat : le pays importe 80% de ses denrées alimentaires.

Aujourd’hui, les Cubains luttent pour survivre. « Cuba, c’est tous les jours la lutte pour la vie « . Nous n’avons pas les moyens d’influer sur une situation qui nous échappera largement, alors ne soyons pas des idéalistes béats sur l’avenir de l’agriculture .

L’agriculture ne pourra plus connaître de développement en Martinique et en Guadeloupe sinon à la marge pour quelques spéculations agricole comme les cultures maraîchères et même cela sera d’ordre totalement résiduel. Il faut en finir avec cette fable du développement basée sur l’agriculture. Nous devons inventer un nouveau modèle économique sans compter sur l’agriculture.

Toutes les coopératives agricoles sont actuellement en grande difficulté financière en Guadeloupe. Aucun redressement n’est envisageable dans l’avenir même en modifiant le statut.

L’autosuffisance alimentaire est un objectif impossible à obtenir à cause du coût prohibitif du travail.

L’agriculture en Martinique et Guadeloupe est déjà fortement subventionnée et malgré tout c’est l’échec qui est patent actuellement dans toutes les filières.

Les filières horticole, aviaire, cunicole, ont quasiment disparu et les filières bovines et caprins sont à l’agonie. Le maraîchage ne subsiste qu’à partir de l’existence des haïtiens et des saint- luciens qui travaillent au noir et en coup de main.

Accès difficile aux terres agricoles du fait d’une énorme spéculation foncière , pression de la grande distribution sur les tarifs des agriculteurs locaux, ou importations à bas prix et de faible qualité : les acteurs du monde agricole des Antilles s’accordent sur les causes du phénomène, mais peinent à travailler ensemble pour y remédier.Tout cela rend impossible le développement du pays Martinique et Guadeloupe à partir de l’agriculture. Il faut en prendre conscience dès maintenant et envisager autre chose.

L’avenir du secteur n’incite pas à l’optimisme. La fragilité de notre territoire révélée par les phénomènes climatiques extrêmes implique de repenser notre façon de penser le développement en faisant abstraction de la filière agricole.

Alors que faire ? A notre sens, il convient de libérer l’avenir de la Martinique et de la Guadeloupe en appliquant la stratégie du dauphin.

Les dauphins comme certains grands politiques ou chefs d’entreprises visionnaires comprennent par intuition et par raisonnement la nécessité du changement de cap , et ce quand la tempête menace ,au lieu d’attendre que l’environnement le leur rappelle à grands coups de plus en plus meurtriers.

En Guadeloupe et Martinique , nous dépensons généralement beaucoup d’énergie à résister aux solutions nouvelles et utiles ,à éviter l’évidence. Desormais, il faut nécessairement réorienter au moins en partie les aides et subventions actuelles de l’agriculture vers les activités touristiques et les infrastructures de loisirs à usage touristiques comme par exemple la création d’un vaste écomusée à but pédagogique et axé sur l’histoire et la culture des pays de la Caraïbe sur le sol de la Martinique.

En effet, l’agriculture aux Antilles s’avère être une activité économique non rentable. Parmi les causes de non rentabilité de l’agriculture de la Guadeloupe et la Martinique, sont évoquées les causes naturelles: le climat avec les fréquences des catastrophes naturelles , et d’autre part les causes relevant dans une certaine mesure de l’intervention humaine: les types et structures d’exploitations, les systèmes d’exploitation, les problèmes de coopération, etc.

Comme autres facteurs de l’absence de rentabilité économique qui interviennent dans l’examen des possibilités de maintien d’une activité agricole figurent les problèmes
de main-d’oeuvre, les conditions de vie difficiles et les activités secondaires qui n’assurent pas un complément de revenus aux familles vivant de l’agriculture. C’est de tout cela dont il sera question dans la décennie à venir.

Pour en finir ,je dirais qu’il est urgent de changer les mentalités et les dogmes du passé , et que cela ne suffit plus dans le contexte actuel de marteler de vieilles antiennes comme l’autonomie politique couplée avec le développement endogène , mais qu’il convient bien au contraire de penser à l’élaboration d’un nouveau modèle économique et social basé sur une croissance exogène et comme le philosophe KANT l’a dit en son temps » de montrer à la mouche comment sortir de la bouteille »

Texte de : Jean-Marie Nol, économiste