Burkina Faso-Rencontre : Arlène, la petite-nièce de Jenny Alpha raconte «Elle avait une pêche incroyable»

Samedi 22 février dans un quartier en périphérie de Ouagadougou, Arlène Alpha pousse le lourd portail d’un hôtel très sécurisé, comme le sont la plupart des établissements de Ouagadougou, en alerte orange depuis plusieurs semaines. La rencontre sera brève mais plein d’enseignement sur sa vie au Burkina et celle d’une grande dame disparue depuis neuf ans. Jenny Alpha, la célébrité martiniquaise décédée en 2010, était la grande-tante d’Arlène. Complice avec sa tante, femme métropolitaine et surtout antillaise, Arlène dévoile quelques secrets de famille, qu’elle accepte de partager avec les admirateurs de son irremplaçable grande tante.

Arlène Alpha

Née à Paris et issue d’une d’une famille d’artistes martiniquais, Arlène Alpha est chercheur en développement au Cirad du Burkina Faso. La scientifique n’a pas choisi de vivre en Afrique par hasard. Résidente depuis quatre ans au Burkina, Arlène Alpha décrit cette région d’Afrique comme un lieu plein d’authenticité : « Le Burkina Faso, comme d’autres pays dans la région, la Côte-d’Ivoire ou le Sénégal, a une authenticité, ce pays est très attachant. On est pas dans un rythme trépidant, de business, de cadres en cravate, il y a autre chose de plus authentique, de plus traditionnel, peut-être . C’est cette recherche du vrai, du naturel, que je voulais trouver en venant ici. »

Arlène Alpha et son amie Emmanuelle en vacances au Burkina

L’authenticité, la préservation du patrimoine, le partage culturel,  des mots qui auraient fait bondir Jenny Alpha. Chanteuse et comédienne martiniquaise., elle avait le souci de transmettre et de faire découvrir la culture antillaise partout où elle se produisait. Jenny Alpha est décédée en 2010, elle avait 100 ans. Sa petite-nièce c’est Arlène Alpha, elle décrit une femme goulue de la vie : « Jenny Alpha est une grande-tante, une sœur de mon grand-père paternel. Elle habitait à Paris où je suis née et bien entendu nous avons eu l’occasion de nous fréquenter lors des réunions familiales. J’ai eu l’occasion d’aller la voir au théâtre. C’est peut être banal de parler ainsi, mais Jenny était une grande dame. Elle fait partie des grandes figures de ma famille. C’est une personne qui  m’a énormément touchée, elle reste très présente dans ma mémoire. »

« Avec Jenny, on rigolait beaucoup. Elle avait une bonne humeur, un humour dévastateur. Elle nous parlait de ses expériences au théâtre, de toutes les rencontres qu’elle avait pu faire durant sa très longue carrière, notamment avec le peintre, sculpteur Salvator Dali ou Daniel Mesguich au théâtre. Elle nous racontait sa vie de chanteuse, c’était extraordinaire et elle savait communiquer cet enthousiasme. Ce que je retiens de Jenny Alpha, c’est sa vie de femme passionnée de tout. Et passionnante. A 90 ans, ma grande-tante avait une pêche incroyable. »

Arlène Alpha, petite-nièce de Jenny Alpha

Jenny Alpha qui au départ s’orientait vers le professorat, change de voie, elle devient chanteuse, son répertoire : les chansons traditionnelles antillaises. Nous sommes dans les années 1950, les rôles au théâtre sont rares pour les femmes de couleur  : « Jenny partageait avec nous ce bonheur de s’exprimer par la chanson, par la danse, par le théâtre. J’ai des souvenirs mémorables des chantés Noël chez des tantes et Jenny était toujours présente. Quelque fois avec sa sœur Oméga. Elle avait cette façon si libre de partager avec nous, sa façon de danser, de chanter et de rigoler. Cette humeur constante nous faisait beaucoup de bien. »

« Il y a aussi ce qu’elle dégageait de fierté, celle d’être noire, d’être une femme de théâtre, d’avoir réussi dans ce métier si difficile. C’est vrai qu’elle était un exemple pour tous les jeunes de la famille. Forcément, comme mes cousins et cousines, il y a un peu de Jenny Alpha en nous »

Arlène Alpha, chercheur au Cirad à Ouagadougou

Comme Joséphine Baker ou Duke Ellington qu’elle croise à Paris, l’ariste se produit dans des musics hall : « Jenny s’attardait quelque fois aux problèmes qu’elle rencontrait, le racisme (par exemple) : « Complètement. Elle évoquait des difficultés qui sont de nos jours d’actualité.  Mais, je me souviens de ma grande-tante comme une femme très confiante, sûre de ses talents de comédienne avec une volonté de fer. »

« Elle était très lucide, elle savait ce qu’elle pouvait représenter pour certains. Mais Jenny Alpha avait la capacité de « faire son miel », de prendre ce qu’elle pouvait d’une mauvaise situation. Ma grande-tante pouvait éviter de s’embarrasser de choses trop négatives, elle était toujours dans la sécurité. Il fallait vivre de son métier et avancer. »

Ouagadougou, Villa Yiri Suma

Arlène Alpha se définit comme une « négropolitaine » qui, adolescente se rendait aux Antilles pendant les vacances scolaires : «  En vacances, je me rendais compte, de la popularité de Jenny Alpha. Je suis contente de l’avoir eue dans ma famille, je suis heureuse de l’avoir côtoyée et fière de cette valeur patrimoniale qu’elle a en Martinique.»

Arlène Alpha est une artiste et quand elle quitte son bureau au Cirad : « Comme ma grande-tante et José Alpha, (un autre parent comédien aux Antilles), je joue de la musique. Ici au Burkina Faso, je fais partie d’un groupe de batucada, où des professionnels et non-professionnels mélangent des rythmes brésiliens aux percussions burkinabès. Nous aimons jouer ensemble, c’est cette envie qui nous fait nous réunir autour de notre chef d’orchestre qui tire son enseignement des favelas du Brésil. »

« Il est évident que je suis intéressée par l’histoire, celle de la Caraïbe, de l’esclavage, si j’ai choisi ce métier et que je vis en Afrique, ce n’est pas par hasard. Vivre ici entouré des africains, est pour moi une richesse, je le vis avec une certaine légèreté. »

Reportage Dorothée Audibert-Champenois/Facebook Twitter C’news Actus Dothy
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