Chlordécone-Antilles : Pourquoi la France a autorisé une molécule non-alimentaire dans les cultures? Serge Letchimy demande « Réparation » et préconise une « Renaissance de l’Agriculture » en Martinique

Samedi 23 mars 2019, une conférence en région parisienne sur l’utilisation du chlordécone, a relancé le scandale causé par cet insecticide neuro-toxique aux Antilles françaises et révélé de nouvelles informations rendant plus tragique le drame causé par l’usage agricole de cette molécule. Durant cette rencontre au Nord de la capitale, l’expert en santé publique, Luc Multigner a éclairé les élus martiniquais invités au débat, faisant état de vérités connues des américains depuis la vente du chlordécone, à l’Etat français, dans les années 1970.

Pour Serge Letchimy c’est « un combat de survie », les martiniquais et guadeloupéens ne sont pas des « quémandeurs » et depuis plusieurs décennies (voire des siècles), ils sont pris au piège « d’un système d’économie prédateur » dira le député martiniquais devant plus d’une centaine d’ultramarins. Exaspéré par ce qu’il appelle le mépris du gouvernement, il ajoutera : « Jusqu’à ce jour, Monsieur Macron, ne nous a pas manifestés du respect !»

« Les risques existaient, étaient connus des gouvernements, mais l’Etat français a autorisé le chlordécone, sur les seuls sols martiniquais et guadeloupéens. En achetant ce brevet américain, les décideurs connaissaient les conséquences de ce pesticide sur l’environnement, l’économie et sur la santé des humains. Des test sur des rats aux USA, avaient décelés des effets cancérogènes sur l’animal. Aujourd’hui,  l’Etat joue à l’amnésie ». Serge Letchimy connait le dossier du chlordécone mais ce qu’il ignorait c’est que ce produit « n’avait pas été inventé pour être mangé ! ».  Un coup de massue pour le député antillais. Au cours de son discours sévère contre l’Etat, Serge Letchimy demande enfin « une réparation » pour les victimes et « une nouvelle renaissance de l’agriculture en Martinique ».

L’utilisation de ce produit, censé détruire les charençons noirs aux Etats-Unis a provoqué le plus gros scandale que la Martinique et la Guadeloupe connait depuis plus de trois décennies.

Tous les martiniquais et guadeloupéens ont dans leur organisme 5 à 10% de chlordécone. Au total 90% des habitants des deux îles sont contaminés par la molécule. Qu’il soit de passage ou autochtone, l’antillais qui consomme chez lui est exposé pour un long moment à cette molécule persistante.

A l’Auditorium Grisey du Conservatoire de Musique de Sarcelles, le chlordécone était au cœur de la conférence initiée par Severine Massol, responsable de la Maison de l’Outre-Mer de la ville. Pour en débattre, les élus, Serge Letchimy , député et Josette Manin, première femme élue députée à la Martinique et membre de la délégation outre-mer à l’Assemblée Nationale. Face à eux, le professeur Luc Multigner, il est directeur de recherche à l’Inserm, en tant qu’expert, il lui incombait de détailler les causes de cette pollution, ses dangers, les risques qu’encoure une population rurale qui depuis plusieurs décennies, vit sur des sols empoisonnés par le chlordécone.

Du côté Atlantique jusqu’à la baie de Fort-de-France, du Nord au Sud, l’île de la Martinique est traversée par la molécule du chlordécone et une grande partie de la Basse-Terre en Guadeloupe est polluée. La  dangereuse molécule persiste dans le sol, dans les rivières, dans les eaux de source et dans les produits agricoles. Face à l’importante du phénomène, il faut des moyens financiers extraordinaires, estime le martiniquais, ancien maire de Fort-de-France, Serge Letchimy. Mais depuis plus de 32 ans, les réponses tardent et la population des deux îles demandent aujourd’hui des comptes aux élus, aux chercheurs et au gouvernement français.

Le scandale du chlordécone prend ses racines en 1973 durant la président de Valérie Giscard d’Estaing.

Cette invention a d’abord été utilisée aux Etats-Unis pour protéger  les plantes d’ornement et les cultures de feuille de tabac en aucun cas pour les cultures alimentaires. Pour une raison qu’on ignore, l’Etat français décide d’acheter aux américains, le brevet du chlordécone et autorise son utilisation dans les cultures de deux îles sœurs, la Martinique, la Guadeloupe et ses dépendances. Contrairement à ce qui a été dit, le produit n’était pas répandu par épandage mais posé à même le sol, autour des plantes par les ouvriers agricoles, pourtant : « Le chlordécone n’avait pas pour objectif d’être intégré sur des terrains agricoles » précise le professeur Luc Multigner.

En 1979, le produit est enfin « reconnu comme dangereux » en France, car « cancérogène » pour l’homme (cancer de la prostate, cancer du sein). Mais trois mois plus tard, pour la seconde fois, le chlordécone est de nouveau autorisé sur les terres antillaises : « Les signaux d’alertes envoyés au niveau des autorités, n’ont jamais eu de suite », remarque l’expert en recherche en santé et environnement, chercheur à  l’Irset et l’Inserm. La dangerosité du chlordécone est détectée dix-huit ans plus tard par le professeur Luc Multigner et un autre confrère.

Lors d’un contrôle de la qualité de l’eau sur la santé des habitants en 1999, le Directeur de recherche est sidéré : « On découvre du chlordécone dans l’eau ! ». Une enquête plus tard, le chlordécone est détecté dans les sols agricoles et sur le littoral : « Au moins 1/3 des sols agricoles en Martinique est pollué par le chlordécone et l’est toujours de nos jours et ne va pas disparaître » assure le chercheur.

Le chlordécone, son utilisation, les risques, les enjeux sanitaires et les conséquences économiques, déclenchent un énorme scandale aux Antilles. Les preuves accablent les gouvernements successifs qui n’ont pas pris l’ampleur du drame qui se jouai en Martinique comme en Guadeloupe. « 750 000 personnes (les deux îles confondues) sont porteuses, à des degré divers, la molécule dangereuse », confirme le professeur. Serge Letchimy, demande fermement, comme le public présent à la conférence à Sarcelles, « Une réparation » pour la population.

Selon Luc Multigner, aux Etats-Unis, les habitants victimes d’une usine pollueuse, ont été indemnisés à hauteur des dégâts économiques causés par l’établissement privé. Ce samedi après-midi, à l’auditorium Grisey, l’heure était à l’action juridique et aux actions d’envergure contre l’Etat.

Mais pour d’autres, il s’agit d’un réveil collectif, que « chaque antillais soit concerné par les ravages du chlordécone » et s’unisse pour des actions collectives :  Selon Serge Letchimy, c’est seulement en force que le nouveau régime évaluera à sa juste valeur la question du chlordécone : « En finir avec la réaction « Mòlòkoy», qui traduit en français, le fait d’hésiter, de reculer donc d’avancer comme une tortue de terre.

Chlordécone, les dangers, les risques sanitaires

CHLORDÉCONE-LE LAXISME DE L'ÉTAT-SERGE LETCHIMY : Est-ce qu'il y a une responsabilité publique dans l'usage du chlordécone ? C'est-à-dire une responsabilité de l'Etat ? Très grave, en 2002, on découvre plusieurs tonnes de produits agricoles imbibées de chlordécone… Cela signifit qu'entre 1980 et 2002, il y a eu douze années consécutives d'utilisation de l'insecticide écotoxique et persistant, en Martinique .. Reportage Dorothée Audibert-Champenois C'news Actus Dothy #chlordécone Seve Mas

Publiée par Antillesboxmail – Dothy sur Dimanche 24 mars 2019

A noter :

« Le chlordécone a été mis en évidence pour la première fois en 1961, et ce dans le rapport que le producteur américain, le premier qui synthétisa le chlordécone et le déposa devant les autorités américaines. Ce rapport montrait que le chlordécone était neuro toxique, pour la fonction de reproduction et qui avaient des propriétés chez l’animal de cancerogénèse. » (Professeur Luc Multigner, Directeur de recherche à l’Inserm et chercheur à l’Insert (Institut de recherche en santé, environnement et travail).

Sur la base des chiffres de l’IGF (Inspection Générale des Finances) Serge Letchimy a déclaré : « sur 100 000 personnes touchées par le chlordécone, 10 000 étaient éligibles mais seulement 565 victimes ont été indemnisées » (Serge Letchimy)

Reportage à Sarcelles Dorothée Audibert-Champenois/Facebook Twitter C’news Actus Dothy
Crédit photos C’news Actus Dothy

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