Christiane Taubira rend hommage aux caissières, éboueurs, femmes de ménage, livreurs …

Rédigé par : Polly Miette, le
Publié dans : Actualites, Guyane, People, Politiques
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Le grand retour de Christiane Taubira sur Facebook. L’ancienne ministre de la Justice guyanaise n’avait pas mis de post sur sa page FB depuis plus d’un an. Le dernier remonte au 6 février 2019.

Elle revient avec un magnifique texte rendant un vibrant hommage à ces « ombres qui nous bichonnent ». Ceux qui font souvent des petits boulots, ceux qui travaillent sans relâche, en pleine pandémie y compris pendant le confinement.

« Ces ombres qui nous bichonnent »

On peut faire comme si c’était un mystère. Ce n’est pas un effet de loupe. Juste un retour à l’essentiel. En parlant d’essentiel, quelle est notre échelle ?

Les premiers jours, d’accord, nous étions pris par surprise. Il fallait se protéger du virus, protéger les autres, éviter d’encombrer les hôpitaux, de déborder et d’épuiser les personnels soignants déjà tellement sollicités.

A peu près dans cet ordre. Rien que ça, cet ordre-là, aurait dû nous alerter. Le reste a suivi. Seuls les commerces essentiels… Tout le monde a compris, sans plus de précision, qu’il s’agissait des grandes surfaces alimentaires. Rapide avantage collatéral : nous avons redécouvert les caissières, nous y compris ceux qui passaient sans les voir et souvent préféraient confier leurs courses aux postes automatiques, à ces robots sans visage ni silhouette qui, d’une voix désarticulée, leur dictaient la présentation des articles, le montant de leurs courses et aspiraient sloup leur carte bancaire avant de leur intimer d’en taper le code.

Puis nous avons repéré les éboueurs. Ah ! voilà un métier qui n’a pas besoin d’être féminisé pour être dévalorisé. Il est vrai que ses agents n’ont pas grand-chose à envier aux femmes en matière de déconsidération sociale.

Vint ensuite le tour de ces ombres qui, depuis toujours se glissent au matin, furtives, accablées d’ajouter à un emploi partiel au salaire insuffisant ces jobs ingrats de nettoyage de nuit pour qu’au jour levé, les uns et les autres vaquent à leurs emplois importants, sans se soucier de ne pas avoir à respirer leurs propres microbes de la veille ni s’inquiéter de savoir qui a effacé leurs traces de doigts sur les vitres.

Dans les villes dépeuplées, les cyclistes à gros sac à dos qui forcent dans les côtes et pédalent en danseuses, sont apparus incongrus, avant qu’on réalise qu’ils livrent des repas. Et qu’on se souvienne qu’ils sont à la merci d’employeurs qu’on fait semblant de croire insaisissables. Nous n’étions pas au bout de nos découvertes. On ne croise plus guère les chauffeurs de taxi ni les chauffeurs d’Uber. Avec le risque d’oublier que ces deux modes de transport organisent une impitoyable concurrence entre générations, dans la même catégorie sociale, entre pères et fils. Ce n’est pas fini.

Nous avions oublié que nos denrées alimentaires sont transportées. Par des routiers que nous sommes habitués à trouver antipathiques. Ils prennent toute la place sur les routes. Et polluent. Ne dorment guère. Même s’ils ne valent pas tous Montand, Vanel, Lulli dans Le salaire de la peur. Soudain, les voilà presque pitoyables, exposés à de dures conditions.

Au fait, comment mangent désormais les étudiants qui faisaient toutes sortes de boulots sans lendemains ?

Que disons-nous aux enseignantes, nos vaillantes ?

Où sont passées celles qu’on fait semblant de ne pas voir, justement on ne les voit plus, celles qu’on osa appeler filles de joie, et dont Brassens a chanté la complainte sans misérabilisme.
Elles ne finissent pas toutes dans le lit de Reggiani, le cœur couvert de pleurs et de blessures qui le rassurent.

Gardez vos larmes et vos sarcasmes nous dit-il. L’essentiel, disais-je ? Parmi ces ombres qui nous bichonnent, il y a bien des travailleurs pauvres, qui ont des enfants pauvres. Et lorsqu’ils ne le sont pas strictement, ils comptent. Leurs sous.

Compteront-ils pour nous ? Quand nous serons pressés d’oublier cette initiation à l’essentiel, que nous voudrons réduire à une parenthèse.

Je ne sais à quoi ressemblera le monde d’après, mais assurément, ça, ça ne pourra continuer comme ça.