Crise du Covid 19 : faut-t-il avoir peur de l’avenir aux Antilles ?

Rédigé par : Jean marie Nol, le
Publié dans : Actualites, Martinique
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« Crise du Covid 19 : faut-t-il avoir peur de l’avenir aux Antilles ? » Tribune libre par l’économiste martiniquais, Jean-Marie Nol :

Alors que l’économie mondiale subit une récession très marquée sous le signe du Covid-19, l’institut d’émission des départements d’outre-mer (IEDOM) publiait à fin juillet des résultats économiques décevants pour la croissance de la Martinique et de la Guadeloupe.

À l’heure où de nombreux pays resserrent leurs mesures de confinement, la reprise économique n’est peut-être pas pour tout de suite. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) estime que cette crise mondiale aura des conséquences désastreuses à travers le monde.

« Hors-norme », « brutale », « violente », « historique », « record », « terrible »…les qualificatifs se multiplient ces derniers mois pour décrire la récession que traverse actuellement l’Europe. Et les dernières statistiques officielles viennent confirmer ce marasme. D’après la dernière livraison d’Eurostat rendue publique ce vendredi 14 août, le produit intérieur brut (PIB) de la zone euro a plongé au cours du second trimestre de -12,1% par rapport au premier trimestre (-3,6%). Dans l’Union européenne, la croissance a reculé de -11,7% contre -3,2% entre janvier et mars.

La récession a frappé de plein fouet les pays du Sud de l’Europe qui risquent de subir pendant longtemps les dégâts colossaux de cette pandémie.

C’est dans ce contexte délétère que les banques françaises ont mis de côté près de 10 milliards d’euros en 2020. Les banques ont provisionné des milliards d’euros au premier semestre pour faire face aux éventuels défauts de remboursement de leurs clients. Ces montants pourraient encore augmenter au deuxième semestre, car la situation reste toutefois grave sur le plan sanitaire en France et dans le monde et pourrait envenimer la crise économique actuelle.

Nul ne saurait dire à quoi ressemblera la Martinique et la Guadeloupe de demain. Mais, ne nous y trompons pas, avec la crise du Covid 19, aucun pays d’outre-mer , seul, ne peut espérer peser économiquement dans le nouvel ordre mondial. C’est à l’échelle, et seulement à l’échelle du continent européen , qu’il convient désormais de se projeter car la crise du Covid 19 crée une incertitude économique et politique radicale pour la Martinique et la Guadeloupe. Face à l’ampleur de la crise que nous allons bientôt vivre , l’analyse du présent à la lumière du passé est erronée et dangereuse . Force est de constater que l’épidémie de coronavirus est à l’origine d’un choc sans précédent et crée, de ce fait, une incertitude radicale. L’enjeu décisif portera sur l’avenir de nos institutions politiques , qui devra faire face à une exigence illimitée de sécurité budgétaire et financière .

Au risque de devenir le champ clos des tensions politiques et identitaires , la Martinique et la Guadeloupe ne peuvent rester les bras croisés face à ce qui ressemble fort à un saut dans l’inconnu avec la crise économique et sociale engendrée par le coronavirus . Et notre conviction est que, la vertu de son unité actuelle n’y suffisant plus, l’ère d’une Martinique voire d’une Guadeloupe conciliante ou naïve sur les leviers possibles d’un développement économique et social sans une assistance financière forte de la France est révolue. C’est là dans ce contexte de crise que l’on assiste aujourd’hui à l’avènement d’une frange de militants et élus se réclamant de la différenciation voire de l’autonomie et de l’indépendance bien décidée à bousculer la fragile cohésion des institutions politiques de la Martinique . Nous attendons de nos élus, des devoirs d’agir avant tout sur le plan économique, car il s’agit de prendre les bonnes décisions pour dessiner l’avenir. Et quel avenir !

Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas agité, dans les hautes sphères, le thème de l’autonomie pour la Guadeloupe . Le parti GUSR ainsi que le parti socialiste en assurent ces temps-ci la relance et chacun y va de sa méditation.

Pourquoi pas l’autonomie comme étape à l’indépendance ? Le déclin d’un pays n’est pas chose impossible et il faut se montrer attentif aux éventuelles manifestations du phénomène d’émancipation au pouvoir central parisien . Mais il faut commencer par s’interroger sur les termes du débat sociétal actuel.

Si les élus locaux de Martinique et Guadeloupe s’avèrent aujourd’hui majoritairement favorables au processus d’autonomie , les citoyens Guadeloupéens et Martiniquais sont plus dubitatifs, car on craint surtout une gabegie en matière de gestion et surtout une augmentation des impôts locaux. Ce n’est pas seulement l’État français qui asphyxie la société Antillaise comme l’affirment les activistes rouge vert noir : c’est au contraire le laisser-faire qui conduit à la catastrophe nos collectivités locales et grands services publics comme la gestion de l’eau et c’est le favoritisme des potentats de droite et de gauche qui est à l’origine de la gabegie financière que les citoyens contribuables sont obligés de compenser.

Être élu local en Martinique et Guadeloupe est devenu une mission impossible du fait de marge de manœuvre budgétaire et financière très faible en raison de l’existence actuelle de déficits abyssaux dans les communes . Qu’ils soient maires, adjoints municipaux ou conseillers communautaires, les élus se retrouvent au quotidien confrontés à une multitude d’injonctions contradictoires. On attend d’eux qu’ils gèrent en bon père de famille, développent des projets, et maîtrisent des enjeux de plus en plus complexes, tout en restant à l’écoute des citoyens. On leur demande d’agir dans l’urgence pour régler les problèmes du chômage, de l’eau, des déchets , des transports, tout en portant une vision sur le long terme de la souveraineté économique . On exige qu’ils développent de nouveaux services, tout en réduisant leurs moyens, etc. Ce « on » désignant à la fois les citoyens, les usagers des services publics et privés, l’État, les administrations, etc.

L’alternative à cette problématique de l’impuissance du pouvoir local, réside pour certains dans la réforme structurelle des institutions notamment en Martinique où la structure juridique de la CTM s’avère inefficace pour un fonctionnement optimal . Quelle est l’option la moins mauvaise ?

Certes, chacun garde par ailleurs ses idées, mais il est flagrant de constater qu’un même constat se propage. Ceux qui hier n’avaient pas droit de cité et sonnaient l’alarme sur les limites du système départemental sont aujourd’hui écoutés (mais encore peu suivis).
Ils ne pensent pas que c’était mieux avant ; ils sont convaincus que, riches de ce passé, il est possible que ce soit mieux demain.

Et, chacun à sa manière, ils témoignent de la chance culturelle que sont nos Anciens, pour, au fond, apprendre à vivre debout.

Beaucoup d’autres – pas tous, car il y a toujours des irréductibles de la foi en la départementalisation – écarquillent les yeux devant ce qu’ils contemplent et, pour certains même, s’apprêtent à ruer dans les brancards, tant la crise économique et sociale va s’avèrer dévastatrice pour l’emploi et la cohésion sociale de la Martinique et de la guadeloupe .

La période est si particulière et si imprévisible avec la crise du coronavirus qu’elle laisse la place à un certain flou lorsqu’il s’agit de prévoir l’avenir. Mais tout reste à faire et c’est Antoine de Saint-Exupéry qui le disait bien « pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible ». En effet, cet avenir est entre nos mains et il nous revient de le rendre possible, entre autres en prenant les bonnes décisions en matière de développement .
En commençant, et sans états d’âme, par protéger notre production locale, notre mode de vie hérité de la départementalisation.

Pour beaucoup de guadeloupéens et Martiniquais, la départementalisation demeure encore notre premier atout, notre bien commun, notre moteur économique et désormais notre instrument de solidarité. Pour d’autres, il ne s’agit aucunement de déconstruction de la départementalisation sociale mais d’adaptation et d’évaluation en matière économique et fiscale . Mais, trop longtemps sans doute, les îles françaises ont misé sur une hypothétique réciprocité de leurs partenaires commerciaux de l’hexagone, soumettant finalement nos pays à une concurrence déloyale et reléguant au second plan nos intérêts économiques stratégiques en matière de développement durable et autocentré.

En réalité, du fait de la crise, la Martinique tout comme la Guadeloupe va prendre enfin conscience de trois problèmes majeurs alors négligés : l’importance de préserver l’identité créole, le problème de l’exil des jeunes, et le massacre de la nature.

Cette triple prise de conscience va entraîner une mutation plus importante encore de la société Antillaise : désormais, la Martinique et la Guadeloupe penseront de plus en plus aux enjeux du long terme. Les générations d’aujourd’hui ont compris qu’elles ne sont rien sans celles de demain. Et qu’on ne peut compter sur l’expertise des élus , aussi essentielle qu’elle soit, pour apporter toutes les réponses. Il faudra aussi agir, ne pas se contenter d’être optimiste, ou pessimiste, mais devenir un acteur engagé du changement . Un acteur positif. A quelque endroit qu’on se trouve en Guadeloupe, en Martinique, ou en France hexagonale.

Ce changement de paradigme, s’il se confirme, est une bonne nouvelle.

Dans 10 ans, la Guadeloupe et la Martinique , si elles sont bien gérées et financées pourront apporter des réponses à des problèmes aujourd’hui angoissants : le chômage endémique, l’endettement des collectivités locales, la question institutionnelle, la problématique de la mémoire, le réchauffement climatique, le manque d’eau, la lutte contre le coronavirus .

On verra alors surgir de nouveaux enjeux, qui occuperont bientôt tout l’espace médiatique et politique . Et d’abord, celui si essentiel et trop longtemps négligé : le sort des jeunes diplômés guadeloupéens et Martiniquais . Comment leur éviter l’exil à vie ? Comment leur donner, à tous, une vraie confiance dans la gestion publique du pays ? Comment leur enseigner les valeurs de l’altruisme, de la fraternité en même temps que celle de la découverte de leur histoire ? comment leur donner à tous une éducation digne de ce nom ? Quelle place donner à la mémoire dans la construction de la société ? Dans quel monde les ferons-nous vivre ?

Ces questions essentielles devraient trouver une solution, car l’avenir se prépare de loin, et comme le dénote très bien cette citation de Confucius : “Celui dont la pensée ne va pas loin verra ses ennuis de près.”

Jean-Marie Nol économiste