« Dans le regard de ceux qui partent », lettre ouverte aux candidats à la CTM

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« Dans le regard de ceux qui partent », Lettre ouverte aux candidats à la CTM, par Laurent CYPRIA – Président du Forum Territorial de la Jeunesse Martiniquaise :

« Messieurs les candidats,
Mesdames les candidates,
Avez-vous eu l’occasion de plonger votre regard dans celui de ceux qui partent ?
Ils sont si jeunes, si nombreux, si résignés ; et si déçus de vous tous. Même s’ils portent au cou comme au cœur une Martinique en or, le départ a un arrière-goût de désillusion et de déception.

En les observant bien, on comprend que certains connaissent déjà les réalités si particulières de l’exil et se disent qu’ils auront l’énergie de dépasser les obstacles du quotidien ; tandis que d’autres, tout plein de rêves dans les yeux, ignorent encore la morsure du froid et l’omniprésence des discriminations.

Dans leurs valises, bien calée à coté de la bouteille de rhum, ils emportent parfois l’idée que rien en Martinique n’a changé ni ne changera. Une déception amère qui « s’affinera en fût de chênes » pendant de nombreuses années avec chaque nouveau tweet du pays.

Ces derniers n’apportent en général que trois bonnes nouvelles par an : les préparatifs du carnaval, l’effervescence du tour des yoles, et le retour du jambon de Noël. Mais on trouve aussi dans les valises, bien plié entre deux serviettes, un drapeau Rouge Vert Noir…
pour ne pas oublier que le combat de la dignité n’est pas encore gagné, et qu’il y aura encore des luttes à mener.

Mais, que pèse tous ces artéfacts cela dans la balance des mauvaises nouvelles. Le sempiternel
cortège funéraire de ceux qui n’ont pas eu d’autre choix que de rester, la recrudescence du KPN et des réseaux de proxénétisme, les monopoles héréditaires qui étouffent toute tentative d’initiative économique, et partout la jalousie et le mépris qui « tuent » plus que le chlordécone.
Ceux qui ont eu « la chance de partir » s’estiment bien heureux de leur situation.
Loin de leur pays, toutes les « bonnes » raison de ne pas revenir sont fournies à chaque heure du jour et de la nuit par les réseaux sociaux, et par le coup de fil hebdomadaire aux parents.
Que personne ne se fasse d’illusions, si les chiffres du chômage baissent, c’est uniquement parce qu’il y à plus de jeunes qui partent que de jeunes qui naissent dans une Martinique vieillissante.

Pourtant, à grand renfort de presse distribuée dans toute la Martinique, un bilan synthétique et sous forme de dépliant jaune dresse un bilan bien verni de l’action de la CTM. Certes le service
communication à bien pris le soin de rester factuel, et de présenter les réalisations de manière
synthétique, pour autant les jeunes martiniquais n’ont aucune raison de sabrer le champagne.
Or voici que les élections se profilent à l’horizon avec un record de candidats déclarés.

Le FTJM (Forum Territorial de la Jeunesse Martiniquaise » veut adresser un message fort à tous les candidats. « Il est temps d’écouter les jeunes avant qu’il ne soit trop tard. »

Cette mandature qui s’achève à connue les plus importants phénomènes de violence urbaines
observés depuis des années. Une partie de la jeunesse s’est constituée pour faire entendre sa voix trop souvent méprisée. Qui pourrait aujourd’hui les blâmer ?

Les tensions sont à leur paroxysme, et la jeunesse, comme tous les segments de la société
martiniquaise est au bord de l’insurrection. La société est de plus en plus clivée, et ceux qui en
payent le plus lourd tribut son encore une fois les jeunes.

A l’approche du 22 Mai 2021, inutile de lire dans les entrailles de manicou pour savoir qu’il y aura des actions dont la symbolique et l’ampleur seront à l’aune du désespoir.
Déjà en 2014, à sa création, l’association Lajéness Annou pwan Douvan soulevait les incohérences ou l’absence de politiques publiques territoriales de jeunesse qui nous menait déjà vers le mur. A cette époque, et comme un symptôme de la fièvre à venir la dissolution de l’Université des Antilles Guyane nous préoccupait déjà. La rédaction de notre livre blanc de la Jeunesse et sa large distribution (500 exemplaires) à tous les élus n’ont vu émerger qu’un seul projet (« l’ADOM inversé » qui est devenu depuis « allé viré »). Pour autant, et sans jamais renoncer, nous souhaitons co construire avec vous qui sollicitez les suffrages des Martiniquais, car bon gré mal gré, rien ne peut se faire sans nous.

Sans jamais renoncer, nous, la jeunesse constructive de ce pays, souhaitons tendre à nouveau la main à tous ceux qui sollicitent les suffrages des martiniquais afin d’échanger sur des projets
concrets. Ayant renoncé, dans notre chartre des valeurs, à toute forme de violence, notre association se destine à être une plateforme de projets et un centre de ressources pour les politiques jeunesses.

Étant déjà en partenariat avec 11 municipalités (Morne Rouge, Ducos, Carbet, Saint Pierre, Prêcheur, Basse Pointe, Marigot, François, Rivière Pilote, Marin, et Diamant), nous travaillons au quotidien à accompagner la définition et la mise en œuvre de politiques jeunesses.

Nous mesurons cependant que les prérogatives municipales diffèrent de celles de la CTM, c’est
pourquoi, nous souhaitons rencontrer tous les candidats dans la même démarche de construction de leurs projets qu’ils déclarent tous avoir initiés.

Nous proposons la constitution d’un deuxième Conseil Consultatif de la CTM réservé aux jeunes. Sur le même schéma que le conseil existant et pleinement indépendant, il s’agirait d’un espace de forum dans lequel l’expression de la jeunesse aurait un véritable impact sur le budget et les actions de la CTM. Depuis trop longtemps la voix de la jeunesse est rabaissée et ignorée, il est maintenant temps qu’elle soit valorisée. Toutes les sensibilités pourront s’y exprimer.

Nous proposons la définition d’un plan jeunesse élaboré en concertation avec le Conseil Consultatif de la Jeunesse Martiniquaise et l’ensemble des associations de jeunes intéressés.
L’objectif ici est de parler d’une seule voix pour aboutir à un cadre d’action et de financement qui soit vraiment efficace pour faire émerger des projets.

Nous proposons la mise en œuvre d’un organisme pour la promotion et le développement de projets de coopération européenne et régionale afin de pérenniser les actions qui offrent de réelles opportunités à la jeunesse (emplois, échanges, sport, études, risques majeurs et solidarité internationale).

Nous proposons, la constitution d’une commission mixte d’experts et de juristes locaux et
internationaux autour de la question de la vérité historique et de la réconciliation du peuple
martiniquais. Nous croyons, en effet, qu’aucune politique publique aussi innovante soit-elle ne peut réussir dans la situation de tension ethnique qui bloque toute possibilité de progrès et de vivre ensemble. Nous proposons cette initiative en toute lucidité quand au fait qu’elle nécessitera beaucoup de courage, mais que nous en ressortirons grandis.

Et bien d’autres projets qui s’inscrivent dans une dynamique d’évolution pour le peuple martiniquais. D’ailleurs, nous entendons dans les discours de tous les candidats aujourd’hui déclarés (14), que les jeunes sont placés au cœur des préoccupations comme des « cases à cocher » aux cotés des personnes âgées, du transport, de la relance économique et de l’indéboulonnable Covid19.

Nous voici revenu au temps des promesses, de ceux qui y croient encore, et de ceux qui n’y croient plus depuis longtemps. Le FTJM, propose une nouvelle voie, celle de la contractualisation politique.

Ainsi, tous les candidats pourront s’adresser au Secrétariat Général pour prendre rendez-vous et signer le Pacte de la Jeunesse Martiniquaise. Ce Pacte les engagent à rendre compte de leurs
politiques publiques en toute transparence et ne constituent nullement un blanc seing.

Oui, dans le regard de ceux qui partent, il y à aussi l’espoir de revenir, mais les conditions de ce
retour au pays natal dépendent de ceux qui sont restés afin de continuer la lutte pour tous ceux qui attendent au loin.
Le 10 Mai 2021
Laurent CYPRIA, Président du Forum Territorial de la Jeunesse Martiniquaise (FTJM)