« Destruction des statues de Schœlcher : fin des chimères assimilationnistes »

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Publié dans : Actualites, Martinique
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Réflexion de d’Amani UKWELI sur la destruction des statues de Victor Scholecher en le 22 mai dernier en Martinique :

Le 22 Mai 2020, jour de la commémoration de l’abolition de l’esclavage en Martinique, un groupe de Martiniquais conscients a fait tomber deux statues de Victor Schœlcher, symboles de la domination française en Martinique : l’une dans les jardins de l’ex-palais de justice de Fort-de-France et la deuxième dans le bourg de la commune de Schœlcher.

De nombreux élus et personnalités publiques de la Martinique qui ne sont guère intervenus pour défendre la population martiniquaise notamment dans l’affaire du chlordécone ou encore dans celle du coronavirus, se sont levés d’une seule voix pour voler au secours de la mémoire de Schœlcher en condamnant, méprisant, insultant les auteurs de la destruction de ces statues.

Ces élus et personnalités publiques nous démontrent ainsi qu’ils jugent plus criminel le fait de renverser une statue que celui d’empoisonner toute une population au chlordécone, ou encore qu’il est plus abominable de faire tomber la statue de Schœlcher que d’exposer, au nom du tourisme ou de l’économie, toute une population à une épidémie annoncée meurtrière.
Ainsi, ceux qui demeurent taisants et inactifs quand l’Etat Français ou les Blancs créoles appelés encore békés nous tuent, s’émeuvent au plus haut point de la chute de statues !

Tous ces défenseurs de l’image de Schœlcher doivent se calmer. Personne n’a tué Schœlcher. Il est mort de sa belle mort en laissant derrière lui l’illusion qui veut faire croire que c’est encore l’homme blanc et seulement l’homme blanc qui doit être porteur d’une libération des Nègres que les Nègres ne pourraient gagner d’eux-mêmes.

Car que pleurent en vérité ces élus et personnalités publiques ? Pleurent-ils le non-respect de la mémoire d’un colonialiste-abolitionniste ? Ou encore, le non-respect de la mémoire d’un assimilationniste ?

Concernant le Schœlcher colonialiste-abolitionniste, nul ne peut nier ses prises de parole ou ses écrits en faveur de l’abolition de l’esclavage et même en faveur de la cause des Noirs mis en esclavage. L’Ecole de la République Française nous l’a toujours présenté comme le bienfaiteur des Noirs. La littérature française est jonchée de ses discours en faveur de la cause des êtres humains réduits en esclavage par les Blancs.

Nous pourrions accueillir ces discours, les mettre bout à bout et faire ainsi de Schœlcher un Blanc, comme il y en avait peu, qui avait fait le choix de défendre la cause des esclavagés. Ce qui n’en ferait, malgré tout, un héros que pour les descendants des esclavagistes auxquels il aurait permis de sortir de cette voie criminelle et sans issue qu’est l’esclavage.

Mais quand on cherche un peu plus loin, qu’on interroge l’histoire, quand on n’avale pas comme de la bonne soupe tout ce que nous dit l’Etat colonialiste à travers l’école de la République Française, quand on veut connaître l’histoire, notre histoire et non celle qui nous est contée par les tenants du système créole raciste, quand on a cessé de croire que nos ancêtres sont les gaulois, eh bien nous découvrons une autre version de l’abolitionnisme de Schœlcher. Un abolitionnisme littéraire qui prend, au nom de l’humanisme des Blancs, la défense des intérêts de l’Etat français et des colons en danger, donc la défense des colonies.

C’est ainsi que dans un premier temps, au bout de ces longues et belles tirades soignant son image d’humaniste sur la souffrance des Noirs, Victor Schœlcher préconise, pour une meilleure intégration sociale des Noirs, le maintien temporaire de l’esclavage qu’il voudrait humaniser en maintenant à leur encontre la peine du fouet sans laquelle, juge-t- il, « les maîtres ne pourraient plus faire travailler dans les plantations » !

Entre, d’une part, la seule abolition humainement concevable car étant la seule véritablement juste, c’est-à-dire l’abolition immédiate de l’esclavage avec restitution aux Noirs de leur statut d’êtres humains libres, de leur culture, de leur mémoire, et, d’autre part, le maintien d’un esclavage prétendument « assoupli » qui plie les esclavagés sous le fouet en attendant qu’ils soient soi-disant aptes à intégrer la société coloniale française, Victor Schœlcher opte pour la deuxième solution sans même que l’effleure la pensée de la première.

Entre la sauvegarde de la colonie et le sort des esclavagés Victor Schœlcher a fait son
choix : il choisit de sauver la colonie.

Devons-nous l’honorer pour un tel choix ? Devons-nous lui rendre hommage pour ses belles phrases qui se terminent par la validation du fouet pour nos ancêtres ? Par le maintien du statut d’esclave rendu plus « humain » ? Devons-nous lui dresser une statue pour le remercier d’avoir selon ses propres termes tenu loin de lui « la pensée de bouleverser le monde, de compromettre les intérêts et la vie de tant de colons attachés à
l’esclavage ? »

Certains diront « oui, mais après, il a voulu l’abolition immédiate de l’esclavage ». Soit. Mais quelles étaient ses motivations ? Et de quelle abolition s’agit-il ?

En 1848, l’Etat Français étudiait depuis déjà de nombreuses années, la question de l’abolition de l’esclavage. Non pas qu’il avait renoncé à son racisme ou à ses colonies mais parce que les Nègres se soulevaient avec plus d’efficacité contre cette abomination

que leur infligeaient les Blancs. L’Etat Français avait perdu Haïti, les Anglais s’étaient lancés dans un processus d’abolition généralisé et les révoltes fusaient de toutes parts dans les plantations. L’Etat français trouvait donc une stratégie, portée par Schœlcher, pour un affranchissement général des esclavagés afin d’éviter toute révolte qui lui ferait perdre les colonies, à l’instar de celle d’Haïti, ce qui lui permettrait ainsi de maintenir sa

domination raciste tant sur les Noirs que sur le territoire colonisé.
C’est ainsi que dans son premier rapport adressé au Ministre de la Marine et des Colonies, la Commission d’émancipation présidée par Victor Schœlcher et instituée par l’Etat français pour préparer ledit acte d’abolition immédiate de l’esclavage expose
clairement la situation :

« L’esclavage, tout le monde en convient, et les colons sont d’accord pour le reconnaître, l’esclavage ne pouvait plus être maintenu, et l’on devra se réputer heureux si l’on a traversé sans secousse le court intervalle qui a dû séparer la proclamation de la République et l’annonce du prochain affranchissement. […] Et le contenu du décret du 27 avril 1948, s’il en était besoin, le prouve.

Ce rapport démontre que ce n’est pas grâce à la bienveillance de l’état français, via la personne de Victor Schœlcher, envers les Nègres que la décision d’abolition immédiate a été prise mais, précisément, pour « sauver les colonies », pour calmer les Nègres, non pas par une véritable libération, mais par le maintien du Code noir, c’est-à-dire par l’affranchissement, les Noirs étant ainsi maintenus sous le statut d’êtres inférieurs qu’est l’affranchi, doc toujours dans une société basée sur la hiérarchisation des êtres.

Aucune ligne, autre que le maitien du statut d’affra consacrée, dans ce décret, à la situation des Noirs. Aucune mesure n’est envisagée pour les réparer, pour leur restituer tout ce qui leur a été volé. Par contre, le bourreau colon esclavagiste est indemnisé pour la perte de son bien patrimonial ; des délais allant jusqu’à trois ans sont accordés à certains esclavagistes pour libérer leurs esclaves…

Comment le prétendu libérateur des Noirs auquel, selon l’histoire française, nous devons
notre liberté, a-t-il pu occulter totalement les intérêts des victimes dont il est dit qu’il est
le libérateur pour ne retenir que ceux des bourreaux ?

La réponse est simple. L’humaniste qu’est l’Etat français, représenté par le grand humaniste Victor Schœlcher, a purement et simplement considéré que l’affranchissement en lui-même constituait ontologiquement une élévation pour les Noirs. Comme si la situation de bêtes de somme était la condition naturelle des hommes et des femmes noires dans les colonies. La morale humaniste pouvait ainsi se glorifier d’avoir sorti ces bêtes sauvages de leur condition d’animal pour les faire passer à celle de sous-humains c’est-à- dire d’affranchi.

Fort de son humanisme, le plaçant au centre de l’Univers, l’Homme blanc se vivait ainsi comme le Dieu, le Créateur d’une sous-race humaine qui lui devrait une éternelle reconnaissance. Et dans ces conditions la question de la réparation et de la restitution ne se pose donc pas. Au contraire ! La morale humaniste voudrait que les Noirs soient dans une posture de reconnaissance éternelle envers les maîtres blancs.

Nous l’avons compris : le décret du 27 avril 1848 valide la pensée de Victor Hugo selon
laquelle, affirme ce dernier, « Le blanc a fait du noir un Homme » …

Sur la question de l’indemnité, Schoelcher est dans le même schéma que celui qui l’a conduit à préconiser le maintien de la peine du fouet à l’encontre des esclaves qu’il défendait toujours au nom de l’humanisme des occidentaux.

C’est ainsi qu’après avoir affirmé dans une déclaration humaniste dénonçant l’esclavage que « La servitude a toujours été un acte de violence, un crime, et le crime n’engendre pas le droit », Victor Schœlcher, dans son rôle de colonialiste, considère que « le rachat de nos semblables était la compensation volontaire et bienveillante d’un dommage
éprouvé. »

L’humaniste qui clame l’humanisme et le colonialiste qui clame le colonialisme. Et, quand le discours humaniste civilisateur s’oppose aux intérêts colonialistes racistes c’est toujours chez Victor Schœlcher la conviction du colonialiste qui, in fine, l’emporte.

C’est ainsi que nous pouvons lire dans son ouvrage « Histoire de l’esclavage pendant les
deux dernières années » la déclaration suivante :
« (…) Quelque vive répugnance que l’on puisse éprouver à indemniser des maîtres pour
leur arracher leur propriété humaine, nous croyons qu’une compensation leur est due ».
Devons-nous glorifier l’auteur d’un tel décret ? Devons-nous supporter la présence d’une statue à son effigie au cœur de notre capitale ? Pouvons-nous traiter de « délinquants », de « talibans » ou encore « d’ignorants » ces Martiniquais qui se battent pour le respect de leur dignité humaine ?

Oui nous le pouvons si et seulement si nous avons tout rejeté de nous-mêmes pour épouser les goûts et habitudes des colons que certains semblent voir comme leurs Dieux
qui les ont formatés à leur image.
Et cela nous amène au Schœlcher assimilationniste.

Qu’est-ce que l’assimilation ?
« ASSIMILATION , subst. fém. Action de rendre semblable et même identique à
quelqu’un ou à quelque chose, soit par intégration complète dans un autre être ou une autre substance, soit par une comparaison procédant d’un acte de jugement ou de volonté. »

Schœlcher étant un assimilationniste ardent et convaincu, il appelle donc de ses vœux l’intégration complète des Noirs dans la société coloniale post-esclavagiste car l’abolition n’avait jamais visé notre mise en liberté mais bien notre assimilation. En effet, Il ne s’agissait pas de nous permettre de disposer de notre liberté selon notre vision du monde, selon notre culture, notre civilisation, mais de nous soumettre à la civilisation des
oppresseurs.

Dans une interview accordée à AFRIK.COM en 2010 présentant son ouvrage intitulé « A Dieu ! Le Code Noir !- L’assimilation un crime contre l’Humanité » Maître Dominique
MONOTUKA, avocat et écrivain, nous éclaire à ce sujet :

« En vérité, le statut d’assimilation n’est rien d’autre que le statut d’affranchissement du Code noir, qui n’a jamais été aboli. En effet, l’Etat colonial a élaboré le Code noir afin d’assurer la domination et l’exploitation de la population noire dans le système esclavagiste. Pour ce faire, le législateur a prévu trois statuts fondamentaux pour dominer les esclaves noirs et leurs descendants. Les statuts d’esclave, de meuble et d’affranchi. Ces trois statuts se caractérisent par le fait qu’ils dénient à la population son humanité. Dans aucun de ces statuts il n’est reconnu aux individus leur condition d’êtres de culture et de civilisation. Ce qui est reconnu juridiquement chez ces individus, c’est uniquement leur force de travail physique et intellectuelle.

Donc les autorités françaises n’ont pas procédé à l’abolition réelle puisqu’on a maintenu l’un des trois statuts en cours pendant l’esclavage. La condition d’être humain des anciens esclaves n’a jamais été reconnue. Et de la fin du XIXe siècle jusqu’à la première moitié du XXe siècle, les élus locaux savaient que c’était ce statut d’affranchi qui leur était appliqué, qu’il était le synonyme de l’‘‘assimilation’’ juridique et de ‘‘département français’’ dans les colonies. »

L’assimilation nous maintient donc dans la servitude avec l’obligation de disparaître en tant que ce que nous sommes c’est-à-dire des êtres de civilisation et de culture donc des
êtres humains, pour devenir semblables, voire identiques à nos oppresseurs.

Le droit à notre culture propre nous devenait impossible face à la nécessité d’être assimilés, c’est-à-dire d’être manipulés sur le plan mental pour nous comportercomme des êtres inférieurs aux Blancs.

Les colons esclavagistes ont organisé cette transformation dès le début de l’esclavage par l’activation du processus de créolisation qui vise à contraindre par la force, la violence, la torture, la ruse, la manipulation mentale, tous les Noirs à oublier leurs propres goûts, leurs propres habitudes pour adopter ceux des colons. Cela signifie que par ce processus les esclavagés devaient valider et intérioriser leurs statuts d’êtres inférieurs, de meuble, d’esclave et d’affranchi imposés par les esclavagistes c’est-à-dire qu’ils devaient valider le statut d’être supérieur reconnu au Blanc, le statut de maître.

L’assimilation s’inscrit donc dans le projet de l’Etat français et de Schœlcher dans la continuité du processus de créolisation, comme l’étape finale qu’apporte le cadre juridique qui devra emprisonner les Noirs affranchis dans le cercle pervers du doute au sujet de leur humanité ; humanité qu’ils rechercheront ainsi toujours dans le regard de leurs oppresseur-libérateurs qui ne cesseront jamais de la leur nier tout en la conditionnant à une assimilation aux maîtres c’est-à-dire à une auto-négation de l’humanité des Noirs. Un cercle infernal.

Une fois l’abolition du statut d’esclave effective, le nouvel affranchi, alors créolisé, se retrouve avec l’assimilation, enferré dans le vécu et la pratique d’une société créole donc basée sur la hiérarchisation des êtres ; une société instituée par ses oppresseurs et de laquelle sont exclus et méprisés sa mémoire, sa culture, ses symboles identitaires, tous ses attributs d’êtres humains. Une société qui lui laisse comme seule perspective d’existence celle de se confondre du mieux qu’il peut avec ses maîtres, celle de se transformer en image du maître, en la voix de son maître : parler comme le maître, s’habiller comme le maître, penser comme le maître, agir comme le maître et accepter de ne jamais refuser d’obéir au maître. Une société qui lui dénie l’identité humaine, l’instituant comme jouet sombre de la civilisation occidentale c’est-à-dire des Blancs.

Evidemment, ni nos ancêtres ni nous-mêmes ne sommes restés passifs face à une telle abomination. Nous avons agi afin de nous transmettre notre culture à travers nos mots, nos gestes, nos arts, nos associations … Nous nous sommes révoltés contre l’ordre créole… Nous avons beaucoup agi dans l’informel, dans le combat, dans la clandestinité car la culture créole instituée avait mis en place tous ses moyens pour densifier les effets du processus de créolisation dans la pratique sociale, faisant ainsi barrage à tous nos efforts de rencontre avec nous-mêmes, à toute émergence de notre culture, de notre civilisation : l’école, la religion, la technologie…

En effet, avec le temps la société créole s’est densifiée, nous plongeant dans l’oubli de nous-mêmes un peu plus chaque jour. Victor Schœlcher, agissant au nom de l’Etat français dans les colonies, est l’un des acteurs de cet abominable et pervers plan d’esclavage et de soumission éternels des Noirs aux Blancs : plan élaboré par l’Etat français pour asseoir la domination raciste des Blancs sur le monde.

Peut-on décemment pleurer, sans sombrer dans l’indignité, sur la chute des statues représentant un agent du pouvoir esclavagiste français, acteur de la politique colonialiste assimilationniste de l’Etat français qui nous a réduits au rang de sous-humains c’est-à-dire d’affranchis, voulant ainsi nous maintenir dans l’indignité humaine après nous y avoir jeté ?

Tous ces élus et personnalités publiques qui se sont levés pour défendre la politique coloniale assimilationniste de Victor Schœlcher et pour stigmatiser les femmes et les hommes qui ont déboulonné les deux statues, l’ont fait au nom de l’INDIGNITE HUMAINE DES NOIRS imposée par les Blancs, au nom de la DOMINATION BLANCHE SUR LES NOIRS.

Ils se sont levés pour défendre l’Etat Français. Car ces statues n’ont pas comme finalité de glorifier Victor Schœlcher mais d’ancrer de façon immuable la présence de l’Etat français dans les colonies concernées. Ces statues ne sont ni plus ni moins que les symboles de la domination blanche sur les Noirs et les réactions de ses défenseurs sont celles de ceux qui aujourd’hui ont fait le choix de demeurer sous le joug du colonisateur créole, soient :

⁃ Ceux qui REFUSENT de RENONCER aux goûts et habitudes du colon, gardant en eux cette oppression quotidienne de leur infériorité que viennent soulager quelques euros, quelques titres, quelque notoriété, ou encore quelques ambitions politiques créoles, qui leur donnent l’illusion d’avoir un pouvoir, de jouer dans la cour des maîtres.

⁃ Ceux qui, sous la peur et la contrainte, valident l’indignité humaine dont nous ont affublés les colonisateurs, c’est-à-dire ceux qui voient dans les Nègres des sous- humains incapables de faire société sans l’intervention « divine » du « Blanc humaniste créateur d’affranchis » qui nous a libérés, dans sa grande mansuétude, de nos chaines « naturelles » d’esclaves.

Ce sont les mêmes qui nous demandent la réconciliation sans réparation, nous intimant d’oublier nos souffrances et d’accepter la falsification de notre histoire pour maintenir l’ordre criminel des Blancs fondé sur la hiérarchisation des êtres nous plaçant en son dernier rang, en dehors de l’humanité.

La proposition de certains politiciens(nes) Martiniquais(es) concernant la création d’une Commission dédiée à la Mémoire et au Patrimoine au motif que notre jeunesse serait « curieuse » de son passé, se révèle être, dans la même énergie trompeuse de l’assimilation, une manœuvre créole qui voudrait faire croire que c’est par méconnaissance de leur histoire que les auteurs de la démolition des statues de Schœlcher auraient agi.

S’il est vrai que beaucoup d’entre nous s’interrogent encore sur notre histoire que les historiens occidentaux ont tronquée, ceux qui ont déboulonné les statues représentant Victor Schœlcher ne l’ont pas fait par méconnaissance mais bien parce qu’ils connaissent leur histoire dont ils revendiquent la réappropriation. Ils l’ont fait en réaction à l’INJUSTICE car ils ont cessé d’attendre la JUSTICE d’un système qui par nature est incapable de JUSTICE, d’un système qui ne peut dès lors aucunement faire AUTORITÉ.

C’est cette aspiration à la Justice qui devrait nous amener tous à nous interroger sur les places d’honneur qui sont réservées en Martinique à nos bourreaux d’hier et
d’aujourd’hui (les rues, les places, les statues…).

Si certains élus consentaient à faire cette démarche, ils ne nous proposeraient pas une commission qui serait encore composée des historiens de la République Française formatés pour le maintien du paradigme créole, mais œuvreraient plutôt à faire disparaître du paysage des Martiniquais tous les symboles érigés en l’honneur des Blancs racistes, esclavagistes, colonialistes, assimilationnistes et exigeraient que la vérité figure dans nos programmes scolaires.

Quant à la mission de cette commission qui serait « d’évaluer et de faire des propositions concrètes pour une lecture plus contemporaine de notre patrimoine », elle nous plonge en plein cœur de la question de la créolisation où le Nègre renonce à sa propre vision pour valider celle du Blanc dans une forme de compromission inacceptable, bien qu’impossible, entre vérité et mensonge et qui ne pourrait aboutir qu’au maintien du mensonge sous une autre forme.

La quête créole d’une lecture contemporaine n’est pas la quête de la vérité et ne s’inscrit pas dans la vérité mais dans le jeu du système créole qui manipule les évènements au gré
des besoins nécessaires à son maintien.

C’est parce que nous avons une lecture contemporaine de notre patrimoine que les déboulonnements des deux statues se sont produits. PAS LE CONTRAIRE ! Si hier nous ne le savions pas, qui aujourd’hui ignore que la quasi-totalité des monuments de la Martinique a été érigée à la gloire du colon ou encore de l’Etat esclavagiste-colonialiste ? Qui ignore que nombreuses sont nos rues qui sont baptisées du nom de nos bourreaux ?

Et cette lecture contemporaine nous dit que parmi ce que nous avons accepté pendant des décennies comme éléments constitutifs de notre patrimoine, nous trouvons ce qui relève non seulement du mensonge mais de la persistance de la volonté de l’état français de nous maintenir dans l’indignité humaine.

Aujourd’hui une nouvelle heure a sonné. Les consciences s’éveillent. Des hommes et des femmes se lèvent à nouveau pour réclamer et s’approprier leur droit à la dignité humaine,
leur droit au respect de l’être-humain, LE DROIT DE LA VIE, LE DROIT A LA VIE.

Derrière le déboulonnement des statues représentant Victor Schœlcher, il n’y a qu’une seule intention : le RÉTABLISSEMENT DE LA JUSTICE, la JUSTICE que chacun de nous connait et à laquelle chacun aspire au plus profond de lui-même. Il ne s’agit pas de cette mise en scène appelée justice dans le système créole mais il s’agit de la JUSTICE vraie qui manifeste la VÉRITÉ et conduit à l’HARMONIE.

La VÉRITÉ est que nous sommes des êtres-humains, la JUSTICE est que nous sommes
traités comme tel.

Nous ne sommes pas ces êtres fictifs donc sans vie auxquels les Blancs ont décidé de nous identifier pour nous enraciner illusoirement dans leur système créole. Nous ne sommes pas ces êtres fictifs par lesquels les Blancs prétendent nous imposer l’INCIVILISATION, nous couper de la VÉRITÉ en nous imposant l’ORDRE INFILIAL en lieu et place de l’ORDRE FILIAL. Ils pensaient avoir réussi à nous arracher de LA CIVILISATION, à nous extirper de L’ORDRE ORIGINEL, mais ce n’est qu’une illusion car la VERITE est L’AUTORITÉ.

Notre CIVILISATION est enracinée dans la FILIALITE, par conséquent elle exclut toute
hiérarchisation des êtres. Elle est notre MATRICE. Notre paradigme est MUN.

TUT MUN SE MUN !
Le 2 juin 2020
Amani UKWELI