D’où viennent les sargasses qui envahissent les côtes antillaises ?

Vues : 6543

Les sargasses sont des organismes aquatiques, photosynthétiques (elles produisent de la matière organique grâce à la lumière solaire), communément appelées algues brunes. Ces algues au fonctionnement pélagique (elles dérivent en haute mer) se scindent en deux grands types : Sargassum natans et Sargassum fluitans.

En dépit de leurs micros différences morphologiques, ces algues semblent provenir prioritairement de la mer dont elles portent le nom : la mer des Sargasses. Il s’agit de la portion nord-ouest de l’Océan Atlantique, qui couvre 4 à 5 millions de km2, dont une vaste portion est plus connue sous le nom de « Triangle des Bermudes ». Christophe Colomb, en son temps, fut confronté à ces algues. Il rapporte dans l’un de ses livres de bord que leur densité était telle que ses caravelles semblaient posées sur l’océan, immobiles, voire même échouées sur des hauts fonds.

Depuis, de nombreux autres navigateurs ont décrit des phénomènes similaires…

Puisque ces algues semblent se concentrer entre 20 et 40 degrés de latitude Nord et 35 et 77 degrés de longitude Ouest, comment comprendre aujourd’hui qu’elles dérivent et affectent la quasi totalité des côtes antillaises ? De plus, ne retrouve t-on ces algues que dans cette partie du monde ?

Une répartition large

Contrairement à une idée reçue, les sargasses ne sont nullement inféodées aux Antilles et à l’Atlantique Nord. Elles sont présentes partout où les conditions du milieu leur sont favorables : il s’agit d’organismes sténothermes2, sténohalins3, qui croissent dans des eaux riches en sels minéraux (l’azote et le phosphore en particulier). On trouve donc des sargasses en Amérique centrale, en Amérique du nord (au Canada, à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, par exemple), en Asie du Sud-Est et du Sud-Ouest, pour ne citer que ces exemples.

Si leur aire de répartition est très vaste, cela ne nous éclaire nullement sur les mécanismes susceptibles d’expliquer leur colonisation massive des côtes antillaises depuis 4 ans environ.

Pour comprendre ces mécanismes, il convient de rappeler que les sargasses ne se localisent pas toute l’année dans la mer éponyme (mer du même nom). En effet, entre les mois de mars et de juin, les sargasses sont massivement présentes dans le Golfe du Mexique ; à la faveur des courants marins, elles dérivent progressivement vers l’Est et intègrent alors l’Océan Atlantique, où elles sont ceinturées par différents courants : le Gulf Stream, le courant de l’Atlantique nord, le courant des Canaries, et le courant nord-équatorial. Elles forment alors une vaste nappe qui s’apparente à une île flottante qui tourne lentement sur elle-même.

À la faveur des manifestations météorologiques paroxysmiques (dépressions tropicales, tempêtes tropicales, ouragans), quelques bancs se détachent de cette masse compacte tourbillonnante et sont exportés vers l’Ouest, où ils s’échouent sur les côtes antillaises.
Bien qu’éclairé par cette première explication, comment comprendre l’accentuation du phénomène ces 4 dernières années ?

Il semble que des gyres (courants océaniques tourbillonnaires) se forment ponctuellement en marge de la masse algale, et en prélèvent des volumes variables que l’on retrouve ensuite sur les côtes antillaises. Ces phénomènes erratiques n’étant toujours pas expliqués scientifiquement, certains n’hésitent pas à évoquer l’actuel réchauffement climatique, comme facteur moteur…

Un effet de la déforestation

Il convient d’être très prudent avec ce type d’affirmation, car à ce jour rien ne prouve que le réchauffement climatique ait un lien (direct ou indirect) avec ce phénomène.

Une explication avancée en 2013 par Jim Gower semble plus réaliste. Les sargasses qui envahissent les côtes antillaises proviendraient d’une zone située au nord de l’embouchure de l’Amazone ; une grande concentration d’algues y a, en effet, été détectée en avril 2011 à 7 degrés de latitude nord et 45 degrés de longitude ouest. À la faveur des courants, ces algues auraient migré vers le nord et affecté les côtes antillaises.
Bien qu’intéressants, ces éléments n’expliquent toujours pas pourquoi les sargasses s’accumuleraient massivement à l’embouchure de l’Amazone ?

Les bassins versants de l’Amazone ayant été massivement déboisés ces dernières décennies (pour l’agriculture, l’orpaillage, l’implantation de communautés humaines, etc.), les précipitations ont libéré les sels minéraux présents sur et dans les sols, l’eau de ruissellement se chargeant ensuite d’évacuer le tout en direction des rivières et des fleuves, via le milieu marin. L’eutrophisation du milieu marin participant alors au renforcement de la croissance algale.

Ces quelques explications ont pour but d’éclairer le lecteur sur l’état des connaissances actuelles, étant entendu que beaucoup reste encore à faire en la matière…

Pascal SAFFACHE et Fabiola NICOLAS-BRAGANCE​

Extrait du magazine : feymagazineweb.com

Crédits photos : Olivier Maine