Epidémie, langage et réalité

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« Epidémie, langage et réalité » Tribune libre par le sociologue, André Lucrèce :

En 1635, Leone Allacci, éminent helléniste d’origine grecque mais qui vécut surtout à Rome, écrivait un texte intitulé Des fautes des grands hommes dans leur éloquence. Léopold Sédar Senghor soutenait quant à lui le propos suivant : « Il suffit de nommer les choses pour qu’apparaisse le sens sous le signe », et Camus dans une réminiscence fertile affirmait que « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » La juste mesure des mots est donc ici rappelée s’agissant de nommer.

Or dans l’approche de l’épidémie du covid-19, j’ai pu noter de ce point de vue plusieurs erreurs manifestes. Ainsi le « Nous sommes en guerre » ne me semble pas correspondre à la réalité. Car il faudrait alors désigner l’ennemi. Qui est-il ? Le virus ? Mais ce dernier ne demande rien à personne. Le virus n’est qu’une substance organique possiblement infectieuse que la plupart des virologues ne reconnaissent pas comme être vivant.

J’ai été stupéfait d’entendre un virologue s’exprimer en disant « ce que veut le virus c’est contaminer ». Cette approche fantasmagorique relève de toutes choses, sauf de la science. Le virus n’est pas un être pensant. La contamination, c’est-à-dire le transfert du virus de l’animal à l’humain, qui est franchissement de la barrière des espèces, et le transfert du virus de l’humain à l’humain ne dépendent que de la responsabilité de l’humain. Cette responsabilité humaine, quand elle ne s’assume pas, est constamment menaçante pour l’Homme.

C’est ce que rappelle le docteur Charles Nicolle dans son livre Destin des maladies infectieuses, paru aux P.U.F. en 1933. Ce Prix Nobel de médecine en 1928, professeur au Collège de France, dont la parole se révèle prémonitoire affirmait ceci : « Il y aura donc des maladies nouvelles. C’est un fait fatal. Un autre fait, aussi fatal, est que nous ne saurons jamais les dépister dès leur origine. Lorsque nous aurons notion de ces maladies, elles seront déjà toutes formées, adultes, pourrait-on dire. Comment les reconnaîtrons-nous ces maladies nouvelles, comment soupçonnerons-nous leur existence avant qu’elles n’aient revêtu leur costume de symptômes ? »
Et si l’expression « Nous sommes en guerre » ne me semble pas correspondre à la réalité, c’est bien parce que ceux qui sont en première ligne dans des situations de pandémie sont des soignants et le soin est, au contraire de la guerre, un humanisme. Le docteur Charles Nicolle le rappelle également : « La connaissance des maladies infectieuses enseigne aux hommes qu’ils sont frères et solidaires. Nous sommes frères parce que le même danger nous menace, solidaires parce que la contagion nous vient le plus souvent de nos semblables. »

Il aborde avec lucidité les questions que se posent aujourd’hui les virologues face au covid-19 à propos des porteurs asymptomatiques mais néanmoins contagieux, à propos de la problématique de l’immunité et des effets des dynamiques démographiques sur le développement des virus.

Enfin l’expression « distanciation sociale », elle non plus ne convient pas. Elle appelle aux maladies de l’âme que nous infligent toutes les oubliances de l’humain, toutes les déficiences infidèles, capricieuses et labiles. Elle appelle à l’exclusion alors que notre espèce est sociale comme le montrait Aristote dans son Ethique à Nicomaque : n’est pas social « soit un être dégradé soit un être surhumain ». Donc pour éviter la contagion, ne peut être sollicitée comme geste soit « la distanciation physique » soit « la distanciation sanitaire ». En aucun cas la « distanciation sociale » afin d’éviter que le diable ne se nourrisse de cette spécieuse ambiguïté.

André Lucrèce, Ecrivain, Sociologue