Extraordinaire ! La musique traditionnelle antillaise rencontre le chant d’opéra au Bal Blomet

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Grâce à son splendide « Opéra » construit en 1786, la vie nocturne, festive et frivole de Saint-Pierre, avant 1902, racontée par beaucoup d’historiens, entre autres, faisait la fierté des békés, l’aristocratie blanche antillaise mais aussi des noirs descendants d’esclaves. Dans le plus grand théâtre des Antilles, se produisait des artistes locaux et de métropole, qui jouaient des concerts, des airs d’opéras et des pièces de théâtre. A cette époque, la biguine, (sans oublier le Bèlè), c’était l’âme de la ville de Saint-Pierre, c’était, avant l’éruption de 1902.

Quelques années plus tard, à Paris, dans les années 20, ce sont les folles nuits antillaises « au goût de Biguine et de Jazz  » qui feront la joie des couche-tard pendant plusieurs décennies, au « Bal Blomet ».

Aujourd’hui, le chanteur d’opéra, Fabrice di Falco, a eu cette ingénieuse idée de remettre en lumière cette rencontre entre la biguine et l’opéra qui remonte à plus d’un siècle. Une histoire passée qui nous laisse en héritage une musique mêlée, une langue créole, un carnaval, un patrimoine musical unique, qui contribuent à faire du métissage antillais, une richesse inégalée dans le monde. Selon les professionnels de la musique aux Etats-Unis, cette musique métisse, « La Biguine », serait l’ancêtre du Jazz. Le fruit de la résistance et de l’émancipation des esclaves avant et après 1848.

Jeudi 12 avril 2018, Fabrice di Falco et son quartet a étonné et conquis tous ceux qui se sont déplacés au Bal Blomet pour l’entendre. « Le Bal Blomet » Un lieu mythique des belles soirées d’avant guerre, ouvert aux artistes qui jouaient de musique afro-américaine, un mélange de biguine et de jazz, a ré-ouvert, il n’y a qu’un an.

Mais, cette aventure musicale qui continue de nos jours, a commencé quatre vingt quatorze ans plus tôt avec un autre martiniquais Jean Rézard des Wouves. En 1924, candidat à la députation, l’antillais installe son QG de campagne au 33, rue Blomet, dans le 15e arrondissement de Paris, une ancienne ferme qui appartenait à Mr Jouve, un auvergnat.

Son malheur fera le bonheur des autres. Heureusement pour les artistes de l’époque, Jean Rézard renonce à la politique (victime d’un auditoire trop maigre), le martiniquais s’installe au piano et joue devant son nouveau public, sa musique antillaise. Avec la bénédiction du propriétaire, le Bureau électoral du martiniquais sis à la rue Blomet, se transforme en soirées musicales et dansantes puis devient naturellement, un lieu de rendez-vous dansant. Il sera baptisé tour à tour, le « Bal Nègre », le « Bal Colonial » et fermera ses portes.

Avant cela, Jazz, Biguine, Quadrille, Mazurka vont faire la réputation du « Bal Blomet ».

Jean Rezard, Ernest Léardée mais Joséphine Baker, Maurice Chevalier, Mistinguett, Foujita, Kiki de Montparnasse accompagnée de Man Ray ou Alexander Calder seront les hôtes du « Bal Blomet » tout comme les écrivains Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Boris Vian, Albert Camus, Jacques Prévert, Henry Miller, Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Jean Cocteau, Paul Morand, André Gide ou Raymond Queneau et les peintres Joan Miro, Piet Mondrian, André Masson, Francis Picabia, Jules Pascin ou Moise Kisling. Le Prince de Galles, Juliette Greco ont été vus au « Bal Blomet ».

Comme à Paris, en Martinique, l’ancien Théâtre de Saint-Pierre appelé « La Comédie », était un haut lieu apprécié d’artistes de renom qui le fréquentaient, durant son âge d’or. Le théâtre de Saint-Pierre, doté d’une acoustique performante, pouvait accueillir 800 places, construit en 1786 sur le modèle du grand théâtre de Bordeaux, il était ouvert aux noirs ou blancs, tous les bienvenus.

« La biguine comme l’opéra est une musique avant tout populaire, on l’a trop souvent oublié ! Et maintenant l’opéra appartient à une élite ». 

L’idée du chanteur lyrique Fabrice di Falco, était de réunir en un même lieu, ces deux histoires musicales, ces deux lieux, chers aux Antillais, de Paris ou de Saint-Pierre. Deux endroits où l’opéra et la polka, la valse, la mazurka et la biguine, rythmaient la vie sociale des pierrotins ou parisiens.

« A l’opéra, on chante, on danse, on se costume, on prend des rôles comme avec la biguine et comme en période de Carnaval », insiste Fabrice di Falco.

Dans cet esprit, et avec cette même ferveur que les créateurs du « Bal Blomet », Fabrice di Falco, accompagné de ses musiciens, Julien Leleu à la contre-basse, Jonathan Goyvaertz, au piano, Aurélien Pasquet à la batterie et au bruitage, Daniel Misaine au violon, a conçu le spectacle « Begin The Biguine ».

En quatre dates, le 23 mars, le 12 avril, le 5 mai, le 7 juin 2018, Fabrice et ses musiciens font « renaître » les premières notes de Biguine (et manifestement l’amour de la Martinique), qui animaient le fondateur, Jean Rezard des Wouves, dans ce lieu culte qui aura permis à de nombreux artistes de se produire, de se faire connaître ou de se retrouver. « Ça ou ka di, di ça, Ça ou ka di, di ça, Matinik çé plus bel Pay » entonne Fabrice di Falco, mi malicieux, mi fougueux face à son public métissé.

Il est 20H30, la flûte des mornes de Max Cilla nous amène à Saint-Pierre, il sera présent sur la scène, ce témoin martiniquais. Quand il joue : « On y entend résonner l’âme de l’île, dans le creux d’une flûte traversière en bambou » (Quotidien Libération).

Ce jeudi 12 avril 2018, les premières images du spectacle, nous placent à la Martinique, du temps où la ville de Saint-Pierre était le joyau créole de la Caraïbe . « Le petit Paris des Antilles » avait ses esclaves affranchis, mais esclaves toujours, ses mulâtres à la peau sauvée mais quarteron quand même et ses maîtres, des békés, descendants des colons mais blancs tout de même, d’une autre caste.

Pourtant la vie était belle. Fabrice nous la raconte dans sa voix, dans ses chants, ses commentaires, ses légendes, avec humour ! L’homme d’opéra, magnifie également la Femme dans son spectacle à Paris. Sa mère, celle qui depuis ses 17 ans, le soutient, le guide est tout simplement son potomitan, son socle.

 « Ma mère est ma première héroïne car les femmes sont les héroïnes des opéras », soupire avec tendresse Fabrice di Falco, le métis Italien et martiniquais.

« On chante aux Antilles comme on chante en Italie. Nous sommes un peuple métissé qui avons mixé la culture classique des colons avec les rythmes de nos ancêtres Caraïbes et Africains. ils ont créé la Biguine, la Mazurka. La mazurka, une danse classique de Chopin qui est une de nos danses tradiionnelles » déclare l’artiste.

Une heure trente où l’on redécouvre la splendeur du Théâtre de Saint-Pierre, reconstitué en 3D, avec minutie par Martial Bazabas,  enseignant au Campus Caribéen des Arts à Fort-de-France (Martinique).

Parmi les œuvres de Vivaldi, de Pergolèse, du Chevalier Saint-Georges, de Mozart, d’Edith Lefel, de Jenny Alfpha ou d’Henri Savador, Fabrice di Falco lançait savoureusement ses apartés plein d’humour sur l’histoire de la musique créole, sur la jeunesse créole, les amantes noires des colons, l’appétence et le charme fou des femmes antillaises, les maris volages et les éternels départs des navires et des paquebots : « Doudou en mwen, ki ka pati, hélas, hélas c’est pou toujou ».

Du port de nombreux bateaux exportaient le sucre et le rhum fabriqués dans les 16 rhumeries de Saint-Pierre. La ville qui comptait près de 30 000 habitants, devait sa prospérité à ses industries du rhum et du sucre, à son tram, à son jardin des plantes, son port, sa cathédrale et ses consulats étrangers.

« Fanm Matinik dou, yo bel yo joli, yo tout’ fol, yo tout’ agaçant  ! », La Biguine revisitée dans la voix du sopraniste/contre-ténor originaire de Martinique, Fabrice di Falco.

« Les belles choses ont une fin », dit l’adage.

Et, la Montage Pelée gronde, gronde. Personne ne bouge pourtant, la cendre épaissit l’air, le ventre du volcan est en rage, la vie insouciante et désinvolte continue comme avant. La politique, la cupidité, la naïveté, la routine ou la nonchalance, plongent tous les pierrotins et visiteurs dans la plus grande des catastrophes naturelles qui frappe l’île en 1902. Commence le déclin de Saint-Pierre.

Un siècle et seize ans plus tard, en 2018, ce sera pour Fabrice di Falco, l’occasion de redonner sa noblesse au « Petit Paris de France » en sublimant sa beauté passée mais reconstruite, en revalorisant la musique traditionnelle antillaise avec comme « outil » sa grande maîtrise dans le chant lyrique.

Longuement salué, le spectacle aura fait également découvrir (bien avant l’éruption de la Montagne Pelée ce jour de l’ascension de1902), l’élégance des différentes pièces de « La Comédie » (le théâtre de Saint-Pierre) et l’architecture de ce bel établissement qui était le symbole de la réussite économique et culturelle de Saint-Pierre, situé dans le Nord-Caraïbe à la Martinique.

BEGIN THE BIGUINE à Paris Vidéo C'news Actus Dothy

BEGIN THE BIGUINE à Paris Vidéo C'news Actus DothyFabrice Di Falco Julien Leleu

Publiée par Antillesboxmail – Dothy sur jeudi 19 avril 2018

Reportage Dorothée Audibert-Champenois/Facebook Twitter C’news Actus Dothy


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