« Français et Nègres, indissociablement »

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Discours de Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, en Hommage à Aimé Césaire, à Fort-de-France (Martinique), le mercredi 26 juin 2013

« Chers amis,

Aujourd’hui à cette heure-ci, je voudrais vous parler d’Aimé CÉSAIRE. Il y a cinq ans, la France attristée perdait Aimé CÉSAIRE, le « meilleur des fils de la Martinique ». Au prix d’une juste révolte et d’un engagement de toute une vie pour son « pays natal », Aimé CÉSAIRE n’a eu de cesse de rappeler ce qu’il faut de courage pour faire respecter la dignité d’un homme et celle de tout un peuple.
C’est avec le sentiment de l’honneur qui m’est fait, et conscient du respect dû à une si haute conscience intellectuelle, politique et morale, que je veux aujourd’hui lui rendre hommage, au nom du gouvernement de la République et au nom de la nation toute entière. Je tiens à saluer la présence à nos côtés de ceux, sa famille bien sûr mais aussi beaucoup d’autres, qui l’ont bien connu et parfois accompagné des décennies durant ; mais aussi la présence de ceux qui ont agi sans relâche pour faire connaître sa pensée et poursuivre, comme nous venons de le voir à travers cette inauguration, son action. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés. Et puis, si je peux faire d’emblée une confidence : je me sens en cet instant plein d’humilité devant l’homme que fut Aimé CÉSAIRE. Dans l’avion, il y a quelques heures maintenant, j’ai relu avec une vraie jubilation, mais aussi avec une authentique admiration quelques-uns de ses discours et de ses grands poèmes. Cela m’a persuadé que la parole politique a besoin de poésie, peut-être plus encore dans une nation comme la France, laquelle est littéraire par tradition depuis des siècles. Et j’entends naturellement par ce mot de « poésie » bien d’autres choses que des songes creux. C’est la manière la plus haute, il me semble, de traduire en images ce que nous sommes tous en train de vivre. En tout cas, une certaine poésie peut avoir cette capacité prodigieuse de transmettre, par la voix d’un seul homme, la sensibilité collective d’un peuple ou d’une génération.

Vous, chers compatriotes Martiniquais, vous savez cela d’instinct, parce que vous avez lu, parce que vous avez entendu parler CÉSAIRE. Vous l’avez peut-être même croisé dans la rue, quand il surveillait avec scrupule les travaux de sa ville ; quand il a fait construire le premier hôpital ou quand il a fait remplacer les bidonvilles par des centaines de logements décents. Vous savez avec justesse combien la poésie appartient au quotidien des gens. Lui CÉSAIRE, à Dakar, quand il s’est exprimé sur l’art dans la vie du peuple, considérait la poésie comme le seul remède contre, et je le cite, « l’apparition d’un univers inhumain, sur la trajectoire duquel se trouvent le mépris, la guerre, l’exploitation de l’homme par l’homme. » « Par l’art », disait-il, « le monde réifié redevient le monde humain, le monde des réalités vivantes, le monde de la communication et de la participation. »

Sa parole, son ton d’invective si particulier, était capable, en vous touchant au fond du coeur, de faire comprendre la souffrance des opprimés. Et pour nous, les Français de l’Hexagone, sa poésie était presque seule à pouvoir révéler, et donc à pouvoir dénoncer la situation d’injustice que vous viviez ici. Le choc que nous avons ressenti quand nous avons écouté CÉSAIRE à Paris, tenait à l’exactitude des mots qu’il employait. Dans un long poème tel que le Cahier d’un retour au pays natal, ou dans Les Armes miraculeuses, il est tout à fait impossible d’interchanger les mots : chacun est à sa place, chaque mot est le porte-drapeau d’une identité.

Ainsi le mot « Nègre » ne peut être remplacé par le mot « Noir » ! CÉSAIRE a choisi de dire « Nègre » comme un emblème, parce que dans l’Europe d’avant-guerre, il voulait retourner en éloge un mot qui était de mépris : « Nègre, oui ! Faire de l’insulte un cri d’identité issu de la chair même de l’histoire. » C’étaient ses paroles ! Mais bien sûr, selon la façon dont on utilise les mots, ils peuvent se charger tantôt de tendresse, tantôt d’une cruauté ou d’une violence de fer. En tant que responsable politique, j’ai beaucoup appris en m’imprégnant des mots de CÉSAIRE. Je sais combien il faut oser parfois des mots durs, des mots de sang et de larmes, dès qu’il s’agit d’affranchir une condition inadmissible d’esclave. Il faut savoir parler fort quand on veut prendre le parti des hommes dominés. Dans l’exercice de l’État, je sais combien ce que nous disons compte à égalité de ce que nous faisons. Notre parole engage un acte, sans quoi elle se vide de substance. Cette leçon de morale politique, je la tiens de Victor HUGO comme je la tiens de CÉSAIRE. Cette exigence qu’on peut dire « martiniquaise » est celle du meilleur de notre classe politique aujourd’hui, de gauche comme de droite. Chaque fois que CÉSAIRE a saisi la parole publiquement, ce fut pour de grandes causes et pour prendre de justes positions. Il s’est opposé au Régime de Vichy et à son représentant aux Antilles. Il a dénoncé à l’Assemblée nationale la colonisation et la traite des Noirs d’Afrique. Il fut rapporteur de la loi du 16 mars 1946 qui fit de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane, et de la Réunion des départements français, parce qu’il pensait à raison que la France était en mesure de respecter des cultures différentes, des identités multiples.

Il a souvent évoqué l’humble désarroi des habitants de son île natale, leur misère, le manque d’infrastructures des villes martiniquaises. Il tenait à s’exprimer dans l’hémicycle avec une rigueur de langage, une invention verbale puisant aux sources de son identité, de ses identités. Cela nous imposait. Ses biographes racontent qu’en mars 1941, le Capitaine Paul-Lemerle, un vapeur de la Société Générale des Transports maritimes, parti de Marseille et ayant pour destination les États-Unis d’Amérique, fut arraisonné à Fort-de-France. Et dans ses cales, surveillées par des gardes mobiles casqués, s’entassaient environ trois cents migrants dont beaucoup de Républicains espagnols et des intellectuels européens qui fuyaient la barbarie nazie. Alors qu’ils étaient précisément fidèles aux valeurs éternelles de la France, ils furent conduits dans un camp d’internement à l’extrémité de Pointe-Rouge, en lieu et place de l’ancienne léproserie du Lazaret. Parmi eux : Wilfredo LAM, Victor SERGE, Anna SEGHERS, Claude LÉVI-STRAUSS, Jacqueline LAMBA, et le pape du surréalisme, André BRETON.

On les libéra après quelques jours et c’est à ce moment-là que BRETON, « au hasard de l’achat d’un ruban pour sa fille », découvre dans une mercerie une revue intitulée Tropiques, que nous avons revue dans le bureau d’Aimé CÉSAIRE. « J’abordai ce recueil avec une extrême prévention, rapportera-t-il. Je n’en crus pas mes yeux, mais ce qui était dit là, c’était ce qu’il fallait dire, non seulement du mieux mais du plus haut qu’on pût le dire ! Ainsi la voix de la Liberté n’était en rien brisée, elle se redressait ici comme l’épi même de la lumière. Aimé CÉSAIRE, c’était le nom de celui qui parlait. » J’aime énormément cette reconnaissance par BRETON d’un inconnu, surréaliste sans le savoir encore. J’aime surtout que dans ces temps difficiles, « où l’on croit », comme BRETON lui-même, « assister à l’abdication générale de l’esprit », le premier souffle « apte à redonner toute confiance » ait été « l’apport d’un Noir qui est non seulement un Noir mais tout l’homme », ainsi s’exprime BRETON. La France, que j’aime, celle qui était défendue depuis Londres par le général de GAULLE dans les maquis par des hommes et des femmes courageux, la France des Droits de l’Homme était aussi là ce jour-là, défendue par un Martiniquais qui avait retrouvé dans son pays natal le « Nègre fondamental ».

Ce jour-là, le visage de la France était celui d’un Nègre inconsolé. Ce jour-là, Aimé CÉSAIRE montrait également, par-dessus le poète, sa carrure d’homme de réflexion et d’homme politique. Au lendemain de la guerre, il fut élu maire de Fort-de-France. Il obtint du même coup un mandat de député qu’il conservera sans interruption jusqu’en 1993. Pensez-y, chers amis, un des plus longs mandats parlementaires du vingtième siècle ! À cause du blocus imposé par Vichy, à cause de l’effondrement de l’industrie sucrière, la Martinique dont il devenait l’élu était un territoire en détresse. Or pendant plus d’un demi-siècle, CÉSAIRE entreprit le redressement de cette île. Il développa, je l’ai dit, un réseau d’infrastructures qui au vrai n’existait pas. Il encouragea les initiatives urbaines et culturelles : le Festival de Fort-de-France, le Parc Floral, le SERMAC. Bâtisseur infatigable, il n’est pas une rue, n’est-ce pas, pas un quartier de cette ville qui ne lui doive quelque chose. En politique, CÉSAIRE resta un homme libre. Il n’eut jamais tout à fait ce qu’on appelle l’esprit de parti. C’était un homme de gauche, oui ; un anticolonialiste véhément, cela va de soi, mais, sa sympathie envers le communisme ne l’a pas empêché de répondre avec force à Maurice THOREZ quand les positions staliniennes du Parti communiste lui parurent inacceptables. Il sut batailler avec son ami haïtien René DEPESTRE sur l’idée d’une poésie nationale d’assimilation parce qu’il refusait de nier la spécificité de sa culture créole, et de sacrifier la poésie à une quelconque idéologie. Chaque élu de la République devrait avoir le même sens des responsabilités qui fut le sien. Bâtir était essentiel à CÉSAIRE. Bâtir un poème, bâtir la Martinique ; bâtir Fort-de-France.

Quelques jours avant sa mort, sa fidèle secrétaire Joëlle JULES-ROSETTE, que j’ai eu l’honneur de rencontrer il y a quelques instants, rapporte qu’il s’est rendu sur les chantiers, même s’il fallait mettre encore les pieds dans la boue. C’est peut-être ça le véritable engagement, l’art de vivre d’un poète. Comme on l’a parfois noté, CÉSAIRE a su rester pareil à la flamme d’un de ses poèmes : « seule et splendide dans son jugement, intègre ». Oui, il faut je crois aussi un bon professeur. Il avait été le premier normalien noir de la Martinique et quand il enseignait le français et le latin au lycée Schoelcher, il savait conjuguer savoir et drôlerie. Son zézaiement et son superbe complet vert perroquet le firent surnommer par ses élèves le Lézard vert. On le décrit d’ailleurs comme nerveux, à la fois tendre et colérique. Ah ! Quand on est jeune, mes chers amis, on aime ce qui est vif. Quand on est jeune, on ne peut résister chez nos professeurs à l’enthousiasme ! Et de fait, CÉSAIRE a marqué plusieurs générations d’élèves. Sa saine influence est notable en particulier chez le sociologue Frantz FANON ou dans l’oeuvre du poète-essayiste Édouard GLISSANT.

Permettez-moi qu’enfin je sois, pour mon compte, très sensible au rôle qu’a joué l’école de la République dans les premières années de sa vie. Dans sa formation d’humaniste, l’École de la République lui a légué quelques valeurs universelles comme la tolérance, ou disons plutôt qu’elle a renforcé chez lui une tolérance native. Je suis d’ailleurs heureux que longtemps avant que la France lui rende un hommage officiel au Panthéon, on ait fait le choix ici, en Martinique, de lui remettre une bourse d’études. Je suis fier qu’il ait reçu ensuite au lycée Louis-le-Grand, à Paris, un enseignement dur peut-être, mais sans nul doute utile pour qui veut développer une pensée libre. L’École de la République, je ne fais que répéter-là les mots d’un professeur de khâgne en 1934, n’avaient jamais eu d’autre mission que de développer chez tous ses élèves l’esprit d’observation. Jamais d’autre mission que d’encourager un art de mettre les idées en ordre, une habitude de les exprimer clairement, car l’École de notre République cherche à faire naître chez ceux qu’elle éduque une probité intellectuelle. Elle cherche à nourrir cette capacité non pas d’avaler sans broncher une leçon dogmatique, mais aussitôt entendue, de la juger par soi-même.
J’aurais aimé mieux connaître CÉSAIRE. J’ai siégé sur les mêmes bancs que lui et dans le même groupe parlementaire entre 1986 et 1993, lorsque nous étions tous les deux députés. Parfois il écrivait ses poèmes dans la grande bibliothèque de l’Assemblée nationale. Je regrette de ne pas m’être alors assis à ses côtés pour lui dire : « Aimé, mon cher Aimé, votre vie donne l’un de ses sens à mon engagement politique ». J’aurais dû lui rapporter qu’il était l’inspirateur secret de cette importante loi que Madame TAUBIRA a réussi à faire voter en 2001 : la reconnaissance par la France de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité. J’aurais voulu lui dire qu’il m’avait donné l’impulsion pour réaliser à Nantes, d’où partirent au dix-huitième siècle tant de sinistres bateaux négriers, un Mémorial de l’abolition de l’esclavage. J’aurais aimé lui faire part de mon affection.

Cet écrivain martiniquais Aimé CÉSAIRE rejoint dans mon esprit son ami Léon-Gontran DAMAS. Il rejoint son aîné sénégalais Léopold Sédar SENGHOR. Ce dernier avait fait de CÉSAIRE son bizut dans les couloirs du lycée Louis-le-Grand ; ils s’aimaient comme des frères. Tous les deux, ils furent ce que la France pouvait espérer de mieux après la Seconde Guerre mondiale. À bon droit, ils furent notre mauvaise conscience jusque récemment. Je me rappelle que le 23 février 2005 fut voté au Palais Bourbon, une nuit, un article de loi sur la reconnaissance dans les programmes scolaires du rôle positif de la présence française dans la colonisation. Aimé CÉSAIRE est alors sorti de son silence pour s’en indigner, et heureusement, parce qu’il avait parfaitement raison. Aimé CÉSAIRE, Léon-Gontran DAMAS, Léopold Sédar SENGHOR furent les écrivains des confins de notre monde. Par leurs discours, leurs poèmes et leur théâtre tragique, ils nous rendirent sensibles à un pan méprisé de la condition humaine. Et c’est le premier d’entre eux, Aimé CÉSAIRE, qui nous a fait prendre conscience, à nous Français blancs et métissés de l’Hexagone, que la Nation s’accorde avec la négritude. Je dirai même plus : il nous a fait prendre conscience que par l’histoire, par la richesse des migrations, par le partage d’une même langue, nous avons eu la chance de devenir à la fois Français et Nègres, indissociablement.

Je vous remercie. »