«Gilets jaunes»-Un policier martiniquais au cœur du dispositif : « Manque d’effectifs, salaires bas, cette cause nous concerne mais nous avons une mission !»

« On essaie de faire au mieux, même si on comprend les raisons de la crise, on doit protéger l’Etat et la population », comme des mots d’excuses, Patrick, se dit compréhensif mais le policier antillais est en mission. « C’est la guerre ! tous mes collègues pensent pareils. Après avoir revu des vidéos, je crois que c’est vraiment une situation de guerre.  Sur Facebook on voit les policiers qui frappent les gens, mais avant cela, les agents ont reçu des pavés, des boulons, des billes, des grenades, les collègues ne peuvent pas rester immobiles. »

Le témoignage est dur, lucide et bouleversant.

Patrick est gardien de la paix, affecté à la préfecture de Police de Paris, il assure le maintien d’ordre dans la capitale. Policier, il fait partie des brigades assaillies et caillassées samedi dernier durant la journée de violence à Paris et dans les régions, en marge de la manifestation des Gilets Jaunes.

Il nous raconte la fatigue, l’exaspération, la faim et la crainte des policiers présents dans Paris à l’Arc de Triomphe et aux environs, ce samedi 1er décembre 2018. Des gardiens de la paix qui épuisés pour certains étaient censés éviter les débordements, les bavures, modérer leurs interventions, le tout dans des situations extrêmes.

Tout commence le 17 novembre quand sur Facebook, sont postés des appels à manifester contre la hausse des prix du carburant . Depuis, trois week-end de mobilisation n’ont en rien ébranlé la détermination des « Gilets jaunes » qui organisent dans toute la France, la quatrième phase de leur mouvement contestataire. L’heure n’est plus sur la fiscalité du carburant, les Gilets jaunes demandent entre autres, un rehaussement du pouvoir d’achat. C’est la révolte.

Face à cet acte IV inévitable, le gouvernement a annoncé un déploiement inédit des forces de l’ordre sur tout le territoire. 89 000 policiers et gendarmes vont être déployés samedi dont 8 000 à Paris. Pour ajouter à ce chiffre, 12 blindés seront en renfort dans la capitale, Edouard Philippe a autorisé pour la première fois, l’entrée de ces véhicules blindés à roue de la gendarmerie, les VBRG.

Pour comprendre comment les policiers se positionnent dans ce dispositif face à une journée qui donne des signes d’une « très grande violence » selon les mots du ministre de l’intérieur, nous rencontrons en banlieue parisienne, un policier martiniquais, que nous appellerons Patrick.

Cibles des casseurs ou bouc émissaires pour les autres, comme la semaine dernière, Patrick est au cœur de l’action et encore ce samedi, il sera sur le terrain comme de nombreux collègues.

Gendarme durant une dizaine d’années, Patrick respectueux de l’ordre est policier depuis sept ans à Paris il connait aussi les fins de mois difficiles :
« Tous les collègues de Paris sont rappelés. Pas de repos pour nous des collègues qui ont bossé depuis une semaine, sont sans repos, n’ont pas vu leur famille. Il y a des collègues qui craignent pour leur vie. Après ce qui c’est passé le week-end dernier. Ce sont des pavés de 2 voire 3 kilos que les casseurs envoient sur les policiers. Cette situation de grande tension, touche le couple, nos compagnes ne sont pas trop d’accord qu’on aille sur le terrain. Les « Gilets jaunes » on sait qu’ils manifestent pour une bonne cause, cela nous concerne aussi. Quand l’essence augmente, le carburant augmente aussi pour nous les policiers. Les gens pensent que nous sommes à part, mais on est pas à part sauf qu’on ne peut pas laisser les gens piller, casser Paris ».

Christophe Castaner, le ministre de l’intérieur demande l’apaisement et plus de dialogue pour que la journée de samedi ne soit pas une répétition des violences du week-dernier. Il suggère que les gardiens de la paix soient plus persuasifs pour contenir les casseurs.

Patrick qui a assisté à ces débordements approuve la décision :
« C’était obligatoire. Parcequ’avec ce qui s’est passé le week-end dernier on ne peut pas laisser faire. Nous avons des ordres qui viennent du Préfet de police, qui arrivent aux commissaires et aux commandants. Nous ne pouvons pas laisser les casseurs piller en toute impunité, sinon c’est l’anarchie. Il faut comprendre qu’il y a des honnêtes gens qui ont des magasins. Des commerçants qui sont sensibles aux revendications des Gilets Jaunes mais ils se font dévaliser, c’est le cas de la boutique Dior qui a un million de dégâts. Certains clients veulent tout simplement faire leurs achats de Noël. »

Nous l’interpellons sur le droit de retrait des policiers, un temps mis en avant par des syndicats de police : « on y va modérément mais on y va quand même. Je ne vais pas me mettre en arrêt comme certains collègues pensent faire. On a un cerveau, il faut savoir discerner les bons et les mauvais. »

Les bavures policières ne sont pas un fait français, selon Patrick : « La police française est un exemple dans le monde, parce que c’est l’une des seules qui ne va pas en contact avec les manifestants. Mais en ce moment, nous sommes en période de crise et il faut des moyens exceptionnels. Nous n’irons pas au contact pour frapper les manifestants mais on se doit de protéger les institutions. »

Patrick s’interroge sur les sentiments partagés du public à leurs égards : « Quelques fois on se demande pourquoi on fait ce métier. Au Bataclan, les gens nous embrassaient, ils nous disaient tous bravo, et aujourd’hui nous sommes devenus des SS, des nazis, nous faisons partie de l’Etat, nous sommes les Hommes à abattre. Mais pour aller chercher Emmanuel Macron, il faut bien passer devant les policiers et nous on est là, on fait notre métier. Même si on comprend la cause on ne fait que notre métier. Nous sommes au milieu, nous sommes des chairs à canon, on le sait ».

Une profession au bout du rouleau : « C’est la crise pour tout le monde, c’est aussi la crise pour les policiers. Nos salaires sont gelés depuis plus de 5 ans, nous sommes en manque d’effectifs. Imaginer qu’il y a des collègues qui partent à 6 heures du matin pour travailler. Le week-end dernier, à minuit, ils n’avaient toujours pas mangé, pas une collation, pas une bouteille d’eau. C’est la crise pour nous aussi, sauf que si on laisse tout faire c’est l’anarchie. »

En conclusion, dit Patrick : « Il faut céder un peu pour les « Gilets jaunes ». C’est vraiment la crise, on a besoin que l’économie reparte, les salaires sont trop bas, il y a des fonctionnaires qui ne peuvent même pas se payer un logement. Je pense qu’il faut qu’on améliore le quotidien des français, ils n’en peuvent plus. Sauf que nous les policiers nous n’avons pas à prendre partie, nous sommes présents et nous faisons notre travail. » insiste Patrick, policier à la Préfecture de Police de Paris.

« Toute une journée à recevoir des pavés et des billes, c’est compliqué quand même pour nous » soupire le gardien de la paix.

Reportage Dorothée Audibert-Champenois/Facebook Twitter C’news Actus Dothy.
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