Grève au crédit agricole où l’histoire non encore écrite d’une mutation à marche forcée ?

Tribune par Jean-Marie Nol économiste et ancien directeur de banque : « Grève au crédit agricole où l’histoire non encore écrite d’une mutation à marche forcée ? » 

Voilà maintenant plusieurs jours qu’une grève a débuté au Crédit agricole. la banque verte de la Guadeloupe est paralysée par un mouvement social. La quasi-totalité des agences sont depuis fermées et l’intersyndicale affiche un taux de grévistes de 70 %. L’intersyndicale avance un chiffre d’une quinzaine d’agences fermées sur les 19 du département, en raison de cette mobilisation pour exiger des garanties de maintien de l’emploi et d’acquis sociaux.

Cette grève risque de durer, tant le désaccord des partis en présence est patent. C’est là, dans ce contexte de crise larvée, que j’ai jugé bon de reprendre la trame d’une de mes anciennes tribunes sur l’évolution du secteur bancaire aux Antilles , et d’écrire un nouvel article traitant de la problématique à l’usage de nos lecteurs.

La grève actuelle au crédit agricole peut s’apparenter à l’histoire de l’arbre qui cache la forêt.
En réalité, un dangereux déni de réalité est en cours au crédit agricole, dans la mesure où les revendications des salariés masquent un phénomène beaucoup plus prégnant à savoir la mutation du secteur bancaire en Guadeloupe.

Les perspectives économiques sombres pour l’année 2020 suggèrent un risque substantiel de contagion de la crise économique actuelle au secteur bancaire. Par ailleurs, en réalisant un calcul simple, on constate qu’il suffirait que 21 % des prêts garantis par l’État (PGE) en Guadeloupe ne soient pas remboursés pour épuiser totalement les fonds propres des banques locales (capital et réserve).

Le risque systémique est, par définition, toujours là. Si une grande banque comme le crédit agricole fait faillite, il peut y avoir une faillite en chaîne de tout le secteur bancaire aux Antilles. Se pose alors le problème lié au fait que lorsque le secteur bancaire est en danger, les banques cessent de prêter (le « credit crunch »), ce qui risque de bloquer l’ensemble de l’économie Antillaise.

Or, il semble évident que les besoins de financements du marché Antillais vont diminuer à un rythme soutenu dans un avenir proche, afin de coller à la réalité d’un marché en décroissance. Nous l’avons déjà dit et répété à satiété que la croissance est inéluctablement vouée à chuter dès 2020 en Guadeloupe et aussi en Martinique dans les prochaines années. A terme, il s’agira d’assurer l’adaptation de la banque traditionnelle à la nouvelle économie de la Guadeloupe qui sera restructurée par le numérique et l’intelligence artificielle , de même que par la mutation de la société (appauvrissement de la classe moyenne et chute de la consommation) et des infrastructures , au vieillissement de la population et à la révolution numérique et digitale (le nombre de commerces traditionnels et de supermarchés sera divisé par deux dans la décennie).

Quand on pense aux licenciements massifs prévisibles, au nombre des entreprises qui vont mettre la clé sous la porte, on peut s’attendre à des conséquences économiques et sociales très importantes. Une partie de la population va être totalement déclassée et mise de côté. Les effets induits auront des conséquences très lourdes sur la santé financière des banques et notamment du crédit agricole particulièrement exposé aux risques clients .
La masse des frais d’incidents est le signe que le modèle économique de la banque de détail souffre de déséquilibres structurels

Alors, quid du nouvel environnement bancaire du crédit agricole en 2025/30 ?

À la Guadeloupe , les revenus des établissements bancaires stagnent déjà depuis dix ans. En effet, le niveau très bas des taux d’intérêt compresse les marges rendant leur principale activité, le crédit, de moins en moins rentable. Le plafonnement des frais bancaires sur la clientèle fragile, auquel les banques se sont engagées dernièrement, a réduit également le produit net bancaire en 2019.

C’est dans ce contexte délétère que nous allons assister à une restructuration en profondeur des réseaux bancaires en Guadeloupe . Déjà, la société générale de banque aux Antilles et la BDAF ont disparu du paysage bancaire aux Antilles.
Ainsi, le modèle économique des banques est tenu d’évoluer avec la recherche de nouvelles sources de revenus, passant par la diversification des produits. La commercialisation de produits d’assurance, qui donne lieu aux versements de commissions,
apparaît notamment comme un relais de croissance de revenu.

Parallèlement, avec la digitalisation de l’économie, le paysage concurrentiel s’élargit. Les banques traditionnelles étaient déjà concurrencées par les banques en ligne, mais la dématérialisation est aujourd’hui plus avancée avec les néobanques comme par exemple celle de l’opérateur Orange.

L’attractivité de ces dernières repose sur des pratiques tarifaires très compétitives. Face à cette concurrence, le principal défi des acteurs bancaires traditionnels est de rester le partenaire financier de référence vis-à-vis de leur client, et c’est la raison pour laquelle la direction du crédit agricole veut supprimer 6 jours fériés.

Cela implique d’élargir les plages horaires de travail et de garder la main sur les services de paiement et de banque au quotidien, mais aussi de disposer d’un large éventail de produits et de services pour accompagner leur client à toutes les étapes de son cycle de vie.

Il s’agit aussi de répondre aux nouvelles attentes des consommateurs, d’une banque plus moderne, plus accessible, plus novatrice. Ainsi, les établissements évoluent en développant des applications mobiles et en repensant les parcours client.

Vers plus de digitalisation dans les banques Antillaises !

La pérennité des banques en Guadeloupe est menacé par le coronavirus et la montée du risque crédit. Le réseau d’agences bancaires se réduit légèrement aux Antilles ces dernières années et on assiste à l’émergence de nouveaux concepts d’agences plus digitales et plus automatisées à l’exemple du crédit agricole.

Si le digital peut permettre de réduire les coûts, cette transformation nécessite des investissements importants, notamment dans les systèmes d’information et dans la sécurisation des données. La révolution numérique et l’intelligence artificielle touchent in fine l’ensemble des métiers bancaires, permettant des processus d’automatisation de tâches. Cela peut se traduire également par la centralisation au niveau de l’hexagone d’activités de backoffice autrefois réalisées localement, ce que dénonce à juste titre l’intersyndicale du crédit agricole.

C’est en effet , 20 % des métiers de la banque qui vont disparaître aux Antilles à l’instar de la France hexagonale, tel est le constat dressé par le cabinet de conseil HTS Consulting et l’Observatoire des métiers de la banque.

Dans le secteur bancaire, les angoisses sont devenues très fortes. Il y a une profonde inquiétude sur la situation sociale, sur l’emploi, sur les conditions plus difficiles avec la digitalisation et l’intelligence artificielle. Et les salariés du crédit agricole en font les frais !
Selon les prévisions du cabinet de conseil HTS Consulting et l’Observatoire des métiers de la banque , 20 % des effectifs du secteur vont voir leur métier disparaître d’ici à 2025 et plus de 50 % vont le voir profondément évoluer. Les transformations en cours dans l’industrie bancaire sont rapides et profondes et elles vont encore s’accélérer.

Le nouvel environnement digital, les évolutions technologiques, les nouvelles attentes des clients depuis la crise du coronavirus vont obliger à aller vite dans la restructuration de leurs activités. Ainsi pour accompagner les mutations du secteur bancaire, déjà BNP Paribas teste le conseiller bancaire payant.

Pour le groupe BNP , l’intérêt d’une telle offre est clair : les revenus des banques de détail se trouvent sous pression – à la fois en raison de la faiblesse des taux de crédit et de l’encadrement croissant des frais et commissions – poussant les établissements à développer de nouvelles sources de revenus ou à limiter les coûts.

Les Caisses d’Épargne ont ainsi envisagé en début d’année de tester le statut de « banquier auto-entrepreneur » dans deux régions, une première en France et qui devrait se décliner bientôt aux Antilles.

Autant d’initiatives futures qui vont constituer une véritable épreuve du feu pour les banques locales de Guadeloupe et sera l’occasion de vérifier si elles vont permettre d’élever suffisamment la résistance des banques présentes aux Antilles, aux crises sanitaire, économique et sociale.

Depuis les origines du système bancaire en Guadeloupe , les banques locales ont dû s’adapter aux évolutions du marché et à la transformation de l’économie de l’île. Espérons qu’elles sauront répondre dans le cadre d’un véritable dialogue social, aux enjeux de la banque de demain, pour maintenir l’existence d’un système bancaire solide au bénéfice de leur clientèle, de leurs salariés, et de l’économie locale. Alors, faudrait-il tolérer ce système injuste de remise en cause des acquis comme un « moindre mal » au vu de cette mutation ?

Il faut certes savoir s’adapter, mais sûrement pas au détriment de l’intérêt matériel et moral bien compris des salariés du crédit agricole. A notre sens, en regard de la crise du coronavirus et de ses conséquences, le management ne peut être autre que bienveillant.
 » Lanmè bèl : makak kapitenn. »
(Quand la mer est belle, même le singe est capable d’être capitaine)

Jean-Marie Nol économiste et ancien directeur de banque.