Grèves et blocages aux Antilles : qui va payer la facture finale ?

Mis en ligne par admin, le
Publié dans : Actualites, Guadeloupe, Monde, Tribunes Libres
Mots clés :

Tribune Libre par Jean marie Nol économiste :

Les grèves et blocages vont bien faire chuter la croissance en Martinique, ainsi en France hexagonale le coût de la grève des retraites a coûté au bas mot sur le seul mois de décembre 2019 plus de 3 milliards d’euros. De ce fait, alors nous dirigeons nous vers un scénario noir pour le futur mode de vie aux Antilles et en quoi le ralentissement durable de la croissance française est-il inquiétant pour la Martinique et la Guadeloupe ?

La révision en nette baisse des espoirs de croissance annoncée aujourd’hui par l’Insee impose désormais à la France, pour réduire son déficit et sa dette publique colossale , des efforts supplémentaires qui à leur tour vont freiner l’activité du pays et augmenter le chômage, estiment des économistes.

Alors que la croissance en France marque le pas au début de cette décennie, il y aura immanquablement des conséquences dommageables pour la Martinique et la Guadeloupe.

Une activité économique réduite entraînant mécaniquement une baisse des revenus des ménages et des entreprises et donc des recettes fiscales, les Français vont bientôt devoir mettre la main à la poche si la France veut tenir ses engagements de réduction drastique de ses déficits. A preuve de la gravité de la situation les français sont dépités et anxieux pour l’avenir. Dans son baromètre de l’économie de janvier publié récemment , l’institut d’études Odoxa met en exergue le fait que 77% des Français se révèlent extrêmement inquiets quant à l’avenir de la situation économique du pays.

L’année 2020 commence mal, « très mal ». Dans son baromètre économique de janvier 2020 réalisé pour le compte de BFM Business, Aviva et Challenges, l’institut d’études Odoxa explique que le moral des Français a diminué de 6 points en un mois et qu’il a dévissé de 30 points depuis septembre 2019 avec 77% de défiance en l’avenir en janvier 2020.

Dans le détail, les Français sont 53% à considérer que « cette année sera une année de plus grandes ‘difficultés économiques' », explique l’institut. Ils ne sont que 8% à prévoir une année de « prospérité économique » et 39% à tabler sur le fait que 2020 sera comparable à 2019.

Du reste, les Français ne prévoient que des scénarios « catastrophes », poursuit Odoxa.

Ils sont 77% à tabler sur un faible niveau de croissance, 57% sur une hausse des impôts. 74% ne croient pas à une baisse du chômage. Ils sont 77% à ne pas présager d’amélioration pour ce qui est du pouvoir d’achat. Un pessimisme tel qu’il y a même un Français sur quatre qui table sur un crack immobilier cette année.

Et pourtant on a l’impression que les martiniquais et les guadeloupéens ne sont pas sensibilisés à cette problématique de décroissance et encore moins aux effets pervers sur leur futur niveau de vie. Alors que faire, sinon dégager au plus vite les priorités mutuelles d’un dialogue entre la France hexagonale et les Antilles , pour éviter de nourrir les antagonismes.

Cela s’avère aujourd’hui indispensable. En effet , les multiples grèves et blocages en Martinique et l’appel à la grève générale du premier février par l’ensemble des organisations syndicales de Guadeloupe l’a amplement démontré : le ressentiment, les antagonismes et les colères à l’œuvre depuis la crise sociale de 2009 sont toujours en embuscade, prêts à être exploités par ceux qui souhaitent en réalité fracturer, ébranler et détruire l’édifice de la départementalisation sans se soucier des conséquences .

Pour certains comme les dirigeants des partis politiques se réclamant de l’indépendance «La seule voie pour que la Martinique se développe et cesse d’être une colonie passe par l’indépendance». Et pourtant, faire ainsi abstraction de la réalité actuelle de la Martinique et de la Guadeloupe, c’est oublier qu’une large classe moyenne a pu émerger dans ces pays en plus de cinquante ans de départementalisation.

Le rêve de toute une large partie de la société Martiniquaise et guadeloupéenne a pris corps dans le contexte actuel de départementalisation. Ce rêve des Antillais de la classe moyenne correspondait aux “promesses” suivantes : si tu fais des études, tu auras un emploi stable et plutôt bien rémunéré avec 40% de vie chère avec une progression continue de tes revenus. Vers la trentaine, tu pourras devenir propriétaire de ton logement, un appartement dans une ville ou bien une maison dans une campagne résidentielle. Tu auras accès à tout le confort moderne, tu auras une, voire deux voitures, tu pourras remplir ton caddie dans les hypermarchés chaque samedi, manger de la viande à tous les repas, accéder à la société de consommation et de loisirs, et partir en vacances en avion en France ou en croisière à l’étranger.

À partir de la quarantaine, tu pourras même devenir propriétaire d’un appartement en France, d’une résidence secondaire dans les zones touristiques . Puis tu pourras partir en retraite assez jeune et en bonne santé avec un montant de pension plutôt confortable. Parallèlement, tu bénéficieras d’une protection sociale étendue, tes enfants pourront accéder à l’enseignement supérieur en France et à l’étranger et être dans une logique d’ascension sociale.

Cet idéal s’inscrivait dans le cadre d’une société moderne et ouverte au progrès de la départementalisation , mais tout de même influencée par une “matrice culturelle” française , plutôt homogène d’un point de vue culturel où la grande majorité de la population avait le sentiment d’appartenir à une vaste classe moyenne, où le “modèle” dominant il y a encore quelques années restait celui de la famille composée d’un couple hétérosexuel avec deux enfants et où l’objectif global restait celui de la croissance économique avec en toile de fond, une foi assez communément répandue dans le progrès social.

Aujourd’hui le mythe du progrès universel et d’une politique de redistribution infinie à travers les transferts publics de la départementalisation nous rend aveugle sur les dangers à venir pour notre modèle social . A entendre en effet les réclamations des syndicats , ce qui compte ce n’est pas tant de voir le gâteau grossir que de récupérer pour son compte la plus grosse part quitte à bloquer encore plus le système. Actuellement pénétré à tort dans la croyance qu’il y a encore du grain à moudre, on entend les salariés réclamer plus pour leur sécurité de l’emploi, en dénonçant la précarité, la fracture économique, les baisses de pouvoir d’achat, les atteintes sur la santé et l’éducation.

Les entreprises ne sont pas en reste, elles évoquent un système fiscal trop rigide qui les empêche de croître sur le territoire de la Martinique et de la Guadeloupe . Et au milieu l’État qui pour calmer le jeu alloue successivement, à l’un ou à l’autre, quelques avantages et privilèges.

Ainsi est fait notre modèle départemental . Personne n’est coupable à priori ou bien on l’est tous et cela revient finalement au même. Pourra -t-on un jour se défaire de ses mouvements d’humeur d’enfants gâtés d’un système toujours  » sous serre  » sur le plan économique et social et pourtant déjà virtuellement moribond car il est désormais impossible de renouer avec les avancées économiques et sociales d’hier.

Cette époque est à notre sens révolue, celle où notre génération et celle de nos parents qui ont connu cette période faste où les allocations familiales et sociales coulaient à flots, où le chômage ne concernait que les individus non qualifiés et pas diplômés , où l’on parlait de progrès économique et social et où tous les indicateurs, que ce soit la consommation, l’investissement et les finances publiques des collectivités locales étaient au vert. Cet enchevêtrement de facteurs positifs dans l’économie est devenu aujourd’hui totalement irréalisable en Martinique et en Guadeloupe .

Plus personne n’ose évoquer des taux de croissance supérieurs à 5 % et demain renouer avec un tel «dynamisme d’activité» est devenu impensable du fait de la révolution numérique et l’intelligence artificielle . Mais qui le dit ou s’en préoccupe ? Notre statut de pays à croissance infinie dans le cadre de la départementalisation a été apparemment accepté pour longtemps dans l’inconscient collectif. Mais cette phrase de honoré de Balzac devrait tout de même nous inciter à la réflexion, je cite :  » L’insouciance est l’art de se balancer dans la vie comme sur une escarpolette, sans s’ inquiéter du moment où la corde cassera. »

Cette insouciance de nos concitoyens Antillais est là une erreur à notre sens que nous allons payer très cher, si rien ne bouge en Martinique et en Guadeloupe au niveau des décideurs pour conscientiser les populations des Antilles aux surgissement des nouveaux problèmes économiques et sociaux et donc procéder à une sérieuse réévaluation des enjeux politiques de demain.

Jean marie Nol économiste