Haïti : L’utilisation quotidienne du charbon met en danger la population et les forêts

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Nous avons rencontré dans l’Archipel Antillais une équipe qui réagit à sa manière aux conditions difficiles des habitants d’un petit village. C’est leur contribution pour la protection de l’environnement et le développement durable dans un Pays victime de déboisement sauvage.

Une ferme agricole Moderne s’est nichée dans « Le poumon vert de l’île» à l’Anse d’Aynault.

Cette petite commune difficile d’accès est un des nombreux villages de la région de Grande-Anse. Une région connue pour ses mornes et la densité de ses forêts au dessus de la Mer des Caraïbes.

Jusqu’ : au XVIIIème siècle, cette épaisse végétation, boisée était d’ailleurs un des refuges des « negs marrons » ; les fugitifs des habitations et des plantations à l’époque de l’esclavage. A la fin de cette même période, une grande campagne de valorisation est lancée avec un double objectif en finir avec les réfugiés-marrons et défricher les hauteurs boisées. La forêt s’est alors raréfiée autour des villes comme les Cayes, Saint-Louis et Acquin. Mais à l’Ilet-à-Pierre-Joseph, la nature s’est mise en résistance et on trouve encore une couverture végétale unique en Haïti.

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C’est ici qu’est basé l’OPAPAM, le centre expérimental de dissémination de pratiques agricole saines et durable.

Cette région éloignée de la capitale Port-au-Prince vit un exode de masse et reste isolée du reste d’Haïti. Ses routes sont cabossées et impraticables.

Le défi du Centre OPAPAM, est de relever ces handicaps et d’aider la population à vivre grâce à ses ressources locales et traditionnelles. Sa terre est encore fertile et riche , une opportunité pour tenter de développer une agriculture durable.

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C’est pour Nadine Dominique une occasion de rendre justice à son Père Jean Dominique. Jean Dominique, connu comme Journaliste, porte-parole des « sans voix » et tué le 3 Avril 2000 était aussi Agronome. En chaussant les bottes de son père, la Fondatrice de cette ferme permaculture tient à prolonger son action : Renforcer les efforts de la paysannerie en Haïti en développant la production locale. Pour Nadine Dominique (Permaculturiste) et son équipe il est vitale de faire le choix d’une agriculture raisonnée qui doit être surtout une agriculture adaptée à l’environnement.  » Reproduire des forêts de nourriture » pour enfin ne plus dépendre de l’importation. Dans cette commune trois quart des produits consommés viennent d’ailleurs.

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Pour, la fondatrice Nadine Dominique, Ce coup de force est un coup de coeur. Pas évident pour une femme dans la communication et le marketing de se lancer dans un projet agricole. Il lui aura fallu 4 ans pour mettre en place cette structure agricole expérimentale et c’est en Mai 2015 que la première ferme de permaculture est inaugurée en Haïti .

Entretien :

Dorothée Audibert-Champenois : Votre ferme expérimentale est localisée à Grande-Anse dans la commune d’Hainault. Vous avez-vécu à cet endroit ?

Nadine Dominique : La commune de Anse d’Hainault, c’est un endroit que je fréquente depuis les années 90. J’ai vraiment découvert cette zone en 91 à l’époque du premier coup d’état contre Aristide. Disons que j’y retournais régulièrement. C’est un petit village sur la côte Caraïbe , des agriculteurs et des pêcheurs vivent ici.

Dorothée Audibert-Champenois : Que veut dire ce sigle OPAPAM ?

Nadine Dominique : Nous sommes entrain de développer une ferme permaculture, qui veut dire agriculture naturelle. En fait, OPAPAM : Organisation Permacole Accompagnant la Production Agricole Moderne. La permaculture c’est développer différentes zones naturelle de vies autour des habitations, une zone familiale une zone agricole, une zone pour les animaux et une zone forestière.

Dorothée Audibert-Champenois : Comment a démarré ce projet ?

Nadine Dominique : Cela fait très longtemps que je rêve de travailler sur la terre. Notre environnement en Haïti est extrêmement dégradé. En 2009, j’ai découvert la permaculture. Je suis aller me former en Equateur. Et en 2010, après le tremblement de terre je suis revenue en Haïti et en 2011 on a commencé à chercher des terres. On a commencer à travailler avec les jeunes agronomes. Parce que depuis les années 95, il y a une uinversité qui a été créée dans la Grande-Anse pour permettre aux jeunes de ne pas avoir à voyager jusqu’à Port-au-Prince. Dons, quand je suis revenue en 2011, une équipe de jeunes qui étudiait l’agronomie, que je connaissait m’ont demandé d’être la marraine de leur promotion de 2014 d’agriculteurs. A ce moment là, on a travaillé ensemble et on décidé ensemble de monter cette organisation et faire la ferme donc.

Cela a pris beaucoup de temps à maturé, car en Haïti l’administration est lente. On avait acheté des terres qui n’existaient pas, on a du attendre un an et se faire rembourser.Les histoires foncières sont un peu compliquées chez nous.

Dorothée Audibert-Champenois : Expliquez comment vous faites fonctionner un projet inédit sur l’Ile ?

Nadine Dominique : Ce n’est pas facile, on a démarré avec nos propres fonds. Et puis, des gens se sont intéressés à nous et on décidé de nous aider. On ne reçoit pas beaucoup d’argent. C’est surtout les fonds du groupe qui font fonctionner la ferme. Mais on aura bientôt une aide logistique d’un professeur Bernard Alonzeau. Il travaille pour une grosse Association de fermaculture et aide beaucoup les projets de ce genre dans le monde comme le Guatémala, le Québec, l’Inde.

Dorothée Audibert-Champenois : Comment, les Responsables de l’Environnement apprécient-ils cette expérience agricole ?

Nadine Dominique : J’avoue qu’on a décidé de rester assez indépendants des responsables.On n’a pas beaucoup de support au ministère, mais on ne cherche pas. On a décidé de fonctionner en dehors des institutions gouvernementales.

Dorothée Audibert-Champenois : Que produisez-vous ?

Nadine Dominique : On a l’intention de produire des piments , des échalottes, des gombos, des épinards, des corossols des produits maraîchers . Mais notre premier objectif, est de conserver les arbres en voie de disparition. Haïti est entrain de perdre presque tous ces arbres fruitiers car on les coupe pour produire du charbon. Les jeunes de 20 ans ne connaissent pas certains fruits. Par exemple ils n’ont jamais entendu parler de calbassiques, un tout petit fruit qui rappelle un peu le fruit de la passion. C’est grave.

Dorothée Audibert-Champenois : Pourquoi ce déboisement ?

Nadine Dominique : Il y a plusieurs raisons. Il y a la colonisation qui a ravagé nos forêts (les beaux châteaux en Espagne, en France) avec le bel Acajou. Tout ce bel acajou vient de chez nous. Mais aussi depuis les années 80 la paysannerie ne reçoit pas de support des instances gouvernementales.

Souvent le paysan se retrouve dans l’obligation de couper des arbres pour faire du charbon.Mais le paysan n’utilise pas le charbon, ce sont les villes , les bidonvilles, les gros industriels , les boulangeries qui l’utilisent. Ils nous restent une couverture végétale de 1% en Haïti et elle est vraiment localisée là. Il y a des raisons précisent qui font que nous avons encore des arbres, c’est juste parce que les routes sont impraticables, on a difficilement accès à ces régions là . Ce qui limite les déboisements sauvages. Mais autour des arbres il y du charbon de plus de 6 pieds qui se préparent, cela veut dire que chaque jour on prépare du charbon. Et quand « tu » discutent avec les paysans sur ces coupes illégales qui ne leur rapportent que quelques gourdes, ils répondent qu’ils doivent payer les études de leurs enfants. C’est le seul moyen qu’ils ont d’avoir de l’argent . C’est ce qu’on appelle au Québec un Catch 22, on plante les arbres sans les replanter!.

Dorothée Audibert-Champenois : Quelles sont les solutions alternatives que vous suggérez ?

Nadine Dominique : Et bien on plante par exemple le sanan qui peut fournir du charbon de bois et qui peut fournir des planches. Alors, au lieu de couper un manguier, on va distribuer des sanans qu’ils pourront couper pour faire du charbon. C’est un arbre qui se reproduit assez bien. On accompagne le paysan dans sa production de sanan, dans sa plantation d’arbres fruitiers, des arbres qui disparaissent. Il ne reste plus autour de nous que l’avocatier et c’est sur notre terrain ! En plus on s’est rendu compte qu’il n’y a aucune réglementation pour la coupe de bois qui sert à faire du charbon. On ne peut empêcher aux gens de couper les arbres mais il faut les encourager à reboiser. A faire du reboisement intelligent.

Dorothée Audibert-Champenois : Qui sont les paysans qui partagent avec vous cette exploitation?

Nadine Dominique : Ce sont surtout les gens de la région. On n’est pas encore au stade où des grandes organisations paysannes travaillent avec nous. Les agriculteurs viennent « nous donner des journées de travail », c’est comme cela qu’on fonctionne maintenant parce qu’on démarre. On vient à peine de clôturer notre premier hectare. En Haïti, les choses prennent du temps et il faut amadouer la population pour leur faire comprendre qu’on est là, non pas pour les exploiter mais pour travailler avec eux . Et ça, ça prend beaucoup de temps. Les populations dans les campagnes sont habitués à rencontrer des Organisations non gouvernementales Internationales qui viennent, qui font un projet et qui s’en vont. Et en général quand ils s’en vont le projet tombe, donc la population est un peu craintive par apport à ça. Comme je ne suis pas en plus originaire d’Anse Hainault, il nous regarde vraiment avant de nous approcher.

Dorothée Audibert-Champenois : Vos solutions vont dans le sens de l’utilisation d’une agriculture raisonnée. Donnez-nous des exemples précis. Comment faites-vous ?

Nadine Dominique : La Première année d’une ferme c’est l’expérimentation. On veut savoir ce qui fonctionne ou pas sur une exploitation. On a planté par exemple le chou, il n’a pas pris, on a conclue qu’il faut louer une terre à une altitude plus élevée pour produire le chou. La terre est extrêmement riche mais on doit accompagner nos plantations.

Dorothée Audibert-Champenois : Grande-Anse n’est pas relié aux réseaux électriques, les connections internet sont aléatoires, n’est-pas une occasion de participer au développement des énergies renouvelables avec l’énergie solaire ?

Nadine Dominique : La ferme fonctionne avec l’énergie solaire, on a nos panneaux solaires, nos batteries, nos stabilisateurs et on est entrain de voir si cela serait possible d’électrifier la petite localité.

Dorothée Audibert-Champenois : En réintroduisant des espèces disparues, vous pensez être un défenseur du patrimoine agricole Haïtien ?

Nadine Dominique : Mais il le faut, il le faut. Si on perd tous ces arbres qui sont uniques, on va perdre ce patrimoine là. J’ai fait beaucoup de recherche avant de me lancer dans la ferme. Nous avons visité trois associations paysannes dans le Sud-Est. Elles travaillent à créer les semences locales, à créer des banques de semences locales, ces agriculteurs sont devenus des agronomes. Ils ont gardés les semences de leurs arrière-arrière grands parents. On a chez nous une aubergine qui n’existe nulle part au monde ! Elle est plus résistante aux maladies que les aubergines étrangères, parce qu’elle est adaptée à notre environnement. Ce qui nous permettra de se nourrir sans dépendre de l’importation.

Dorothée Audibert-Champenois : Serez-vous tenue de créer dans le futur d’autres Eco-village dans des zones identiques à cette région ?

Nadine Dominique : Eh bien, c’est l’objectif. On a voulu créer une ferme permaculture locale pour reproduire cette expérience. Il faut inciter les agriculteurs à ne pas utiliser les engrais chimiques, à ne pas prendre des engrais qui viennent d’ailleurs. Ce sont souvent des engrais hybrides qui viennent d’organismes génétiquement modifiés qui détruisent les sols. Notre objectif au final c’est l’autosuffisance du producteur agricole.

Dorothée Audibert-Champenois : Vous avez atteint une partie de vos objectifs ?

Nadine Dominique : Oui, on a atteint nos objectifs. De plus en plus les gens parlent de permaculture. On prévoit en mars prochain d’organiser des cours dans la ferme pour montrer comment recréer. N’oublions pas, ces que ces méthodes d’agriculture naturelle, on les avait avant en Haïti ! C’est juste qu’avec l’arrivée des monocultures et de la modernisation on a perdu ces traditions.

Oui on veut, en plus de travailler avec les agriculteurs et les pêcheurs, développer la région. Ils ont une grande faiblesse au niveau alimentaire. Les gens ont une alimentation peu variée. Dans leurs assiettes ce ne sont que poissons et véritables, poissons et ignames. Ils ont une éducation alimentaire simple…Il y a un apprentissage à faire. Et quand les paysans viennent parfois travailler avec nous, on s’arrange toujours pour partager le repas ensemble.

Dorothée Audibert-Champenois : Faire d’Haïti ou du moins d’Anse Hainault une « Fôret de nourriture », c’est très angélique, voire même utopique Nadine ?

Nadine Dominique : (Elle rit) Ah ! Ce sont les utopiques qui font le changement !

Dorothée Audibert-Champenois : Nadine, Haïti est un Pays éreinté de misère, de pauvreté ,de souffrance et d’intrigues politiques . Cette grande île de la Caraïbe a du mal à se reconstruire depuis le dernier séisme de janvier 2010. Comment on fait pour se retrouver autour de votre projet quand Il y a 10 Millions d’habitants sur cette île qui ont faim?

Nadine Dominique : Oui, Il y a 10 Millions de gens qui ont faim ! Mais jusqu’à présent ils résistent. Et, je sais parce que j’ai vu ces expériences où (mais on n’en parle pas dans les médias, dans les journaux) , il y a dans le pays énormément de coopératives agricoles qui fonctionnent depuis dix voire même trente ans ? Mais on ne parle que de la misère, que de la violence en Haïti. Il y a beaucoup d’initiatives locales qui ont compris, qu’il faut développer nos propres ressources. Dans le Nord-Est, dans le Sud-Ouest, dans le Nord, dans le Centre. Ce sont de petites initiatives locales qui vont pouvoir apporter le changement.

Dorothée Audibert-Champenois pour People Bô Kay