Kéziah Nuissier est parti au Mozambique pour enseigner le tambour «Bèlè» : Ses proches lui disent «va, vis et reviens»

Rédigé par : Polly Miette, le
Publié dans : Actualites, Martinique, Monde
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Le jeune militant martiniquais, Keziah Nuissier, s’est envolé mercredi soir pour le Mozambique, dans le cadre d’un projet humanitaire pour enseigner le tambour « Bèlè », symbole de la résistance du peuple martiniquais qui aura, à n’en pas douter, une résonnance particulière pour cet afro-descendant, dans cette ancienne colonie portugaise.

Pour accompagner Kéziah et son tambour lors de son grand voyage vers « la terre-mère », plusieurs personnalités du « Monde Bèlè » avaient organisé, aux abords de l’aéroport du Lamentin, un « Moment Bèlè » sur fond de tambours, ti bwa, chants, danses bèlè et damié.
La mère de Kéziah, Madly Etilé, talentueuse danseuse de bèlè et de damié, a comme à l’accoutumé dansé sous les roulements de tambour de son fils.

Le jeune tambouyé a, quant à lui, fait sensation lorsqu’il a joué avec son premier professeur de tambour, Christian Valéjo, Président de l’Association bèlè « Sa Ki Ta Nou » qui l’a vu éclore et faire corps avec cet instrument emblématique pour les Martiniquais.

Kéziah était plutôt détendu, prenant du plaisir à faire rouler son tambour, casquette noire vissée sur la tête, vêtu d’un tee-shirt vert, d’un pantalon noir et chaussé de baskets rouges et noires, en clin d’oeil aux trois couleurs du drapeau « RVN » des militants anti-chlordécone.
Parmi les autres figures du « Monde Bèlè » venues lui apporter leur soutien, il y avait l’emblématique Sonia Marc, allias La Sosso, chorégraphe, danseuse et chanteuse de bèlè, le tambouyé Chris Dachir ainsi que de nombreux membres de l’Association bèlè « Sa Ki Ta Nou » dont Nicole Bonjean et Major Damié.

« Va, vis et reviens », lui a écrit sur la Toile, la grande danseuse de Bèlè, Anne Paviot

La grande danseuse de Bèlè, Anne Paviot, de l’Association bèlè « AM4 » était également présente. Elle a tenu à rendre un hommage « aux ancêtres africains », en dansant avec Madly un « Grand bèlé », danse de cérémonie aux origines africaines.

 

Sur Facebook, elle a écrit à Kéziah « Va, vis et reviens », une recommandation immédiatement partagée par les proches du jeune homme, conscients qu’il s’aventure dans une région du monde dangereuse, ravagée par un conflit civil armé où règnent désolation, violence et famine.
« Juste avant que Kéziah ne s’envole, nous avons demandé à nos ancêtres africains de veiller sur lui pendant son voyage et son séjour au Mozambique », a commenté Nicole Bonjean, membre de l’Association « Sa Ki Ta Nou ».

Elle rapporte qu’une prière a été faite pour Kéziah à la manière africaine. « Peu avant qu’il ne décolle, sa famille, ses proches, ses amis et ses soutiens ont formé un immense cercle, comme cela se fait en Afrique, pour rassembler toutes les énergies positives et les envoyer à Kéziah », a-t-elle précisé.

La grand-mère maternelle du jeune homme, son petit-frère, ses cousins et d’autres membres de sa famille avaient également fait le déplacement. Mais aucun n’a laissé paraître sa tristesse ni ses inquiétudes, même au moment des adieux.

 

Le Bèlè, symbole de résistance du peuple martiniquais

Neuf jours après le renvoi de son procès médiatisé, Khéziah Nuissier est apparu, mercredi, plutôt détendu. Mais il revient de loin.

Le 16 juillet 2020, lors d’une interpellation musclée, en marge d’émeutes à Fort de France, le jeune militant anti-chlordécone avait été roué de coups par les forces de l’ordre.
Si aujourd’hui, il va mieux physiquement, le jeune homme de plus d’1,90 m, a conservé pendant longtemps les séquelles physiques et morales de cette violente arrestation qui a failli briser son rêve de partir au Mozambique pour transmettre la culture de son île natale et enseigner le tambour bèlè, cet instrument qu’il joue depuis sa tendre enfance.

Le bèlè, symbole de résistance du peuple martiniquais, est une pratique de danse née en Martinique, sanctuarisée par des codes et des rituels, mêlant chants, musiques, chorégraphies et contes.
Tirant sa force de la souffrance des déportés africains mis en esclavage, il a subi de nombreuses mutations dont celles héritées des Marrons en fuite, qui élisaient domicile dans les mornes, loin des plantations.

Kéziah un excellent tambouyé qui aime transmettre

Etudiant à l’Université de Fort-de-France, en troisième année de licence d’anglais, Kéziah poursuit en parallèle un cursus en musicologie. Cet excellent joueur de tambour bèlè (tambouyé) est aussi un percussionniste.

Avant les événements du 16 juillet, il travaillait aussi à mi-temps dans une école primaire et dans un collège où Il enseignait la musique.
« Kéziah aime transmettre son savoir et surtout la culture de son île », confie un de ses proches qui n’est pas étonné de son engagement dans l’humanitaire.

Le Mozambique, un pays ravagé par un conflit civil armé où règnent la famine et la violence

Certains sont cependant inquiets de la destination qu’il a choisie, rappelant que le Mozambique est un pays en conflit où des décapitations sont rapportées de manière régulière.

Dans cette ancienne colonie portugaise, plus de 300.000 personnes ont déjà fui depuis mi-octobre leurs foyers et leurs villages, abandonnant leurs terres et se retrouvant totalement dépendantes de l’aide humanitaire et ce chiffre augmenterait chaque jour.

La violence, les déplacements et la perte des moyens de subsistance ont augmenté l’insécurité alimentaire notamment à Cabo Delgado, dans le Nord du pays, où plus de 710.000 personnes sont confrontées à une grave famine.

« Si je suis condamné, je ne pourrais pas y aller », s’inquiétait pourtant Kéziah, avant le renvoi le 9 novembre dernier de son procès au 17 mars 2021.

Kézhia est accusé d’avoir frappé une personne dépositaire de l’autorité publique, en marge d’émeutes à Fort de France, le 16 juillet dernier, ce qu’il conteste.
«J’ai la sensation de ne pas être maître de ma vie, que ma vie est en suspens, par rapport à mon jugement », soulignait encore le jeune homme au magazine écologique Reporterre.