L’appauvrissement coupable en Martinique du débat économique dans la sphère publique ?

Rédigé par : Melody Thomas, le
Publié dans : Actualites, Martinique, Tribunes Libres
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« L’appauvrissement coupable en Martinique du débat économique dans la sphère publique ? » par Jean-Marie Nol, économiste :

Avec la crise du Covid 19, nous sommes en train de vivre un changement d’une ampleur considérable puisqu’il s’agit du passage d’un monde à un autre. Rien de moins. Depuis cette semaine, les chiffres pleuvent et ne sont pas réjouissants pour l’économie française : probable recul du PIB de 10 % en 2021, déficit budgétaire de 221,1 milliards d’euros, dette publique à 120,9 % du PIB, (soit 2 650,1 milliards d’euros), vague de faillites en perspective, et l’horizon s’assombrit en France hexagonale avec la perspective de suppression de 800 000 emplois dans les prochains mois, soit 2,8 % de l’emploi total En Martinique , la situation actuelle est certes moins tendue, mais nous allons forcément devoir être amenés à prendre des mesures originales, singulières pour préserver à tout prix l’emploi et sauvegarder le tissu économique local .

Et les premiers à tirer la sonnette d’alarme sont les professionnels de l’économie et des responsables politiques comme le professeur Juvin . Alors de fait, posons nous la question suivante : Quel est le point commun entre le déclassement accéléré des terres agricoles , l’absence de développement industriel , la déroute de l’administration locale dans la gestion de la crise de l’eau et des déchets , le delitement de la situation financière des collectivités locales, et l’appauvrissement du débat économique dans la sphère publique ?
A des degrés différents, tous sont les conséquences de l’affaiblissement de l’enseignement économique et de la culture scientifiques dans notre société Antillaise . Pourquoi la Martinique voit-elle fondre sa compétitivité avec la crise du Covid 19 ? Pourquoi se montre -t-elle toujours aussi méfiante à l’égard des entreprises et des patrons ? Pourquoi ses édiles politiques ont-ils, depuis longtemps, rejeté la loi du marché de l’emploi local avec une prééminence du rôle de l’entreprise de production et au contraire vu dans la dépense publique et la politique sociale, la clef de la prospérité ?

Un des effets les plus considérables de l’effondrement de la compréhension des enjeux de l’économie concerne l’élite gouvernante de notre pays, qu’il s’agisse des hauts fonctionnaires ou des hommes politiques, souvent ayant les mêmes sensibilités politiques d’ailleurs. Les intellectuels modernes , (à l’exception près de nos « anciens » penseurs Antillais) seuls sensibilisés aux sciences économiques et techniques, ont quasiment disparu des postes-clés de la société Antillaise au profit des élus populistes et fonctionnaires , dont la culture est naturellement administrative. Les pays des Antilles françaises ayant donc choisis (ou acceptés ) de ne plus exiger de leurs grands intellectuels une culture économique , il ne faut pas s’étonner que ceux-ci n’en comprennent pas les grands enjeux et encore moins les problématiques de notre futur développement économique.

La soumission de l’économie à la politique est évidente pour l’idéologie nationaliste, encore plus à l’ère de la départementalisation , et on en trouve jusqu’à nos jours des traces significatives dans toutes les sphères de la société Antillaise.

Ainsi, même si les causes en sont évidemment complexes, comment ne pas s’interroger sur la relation entre cet affaiblissement de la culture économique des élites et notre impréparation face à la crise économique et sociale ? Ou, avec notre décrochage en matière d’innovation des idées ? Résultat : la Martinique n’avance pas, hormis sous le harnais de l’Etat . A l’image de nos jeunes diplômés qu’on laisse fuir à l’étranger et nourrir nos propres futurs concurrents…

Alors que le monde entier est en crise sanitaire et économique sans précédent et que les décideurs de tous les pays dévorent les essais sur l’économie, et s’entourent d’un aréopage d’économistes de renom , la Martinique reste imperméable à toute pensée novatrice liée au marché, à l’entreprise ou à l’innovation. Et que dire des syndicalistes ayant une vision idéologique, idéaliste, et irrationnelle de l’économie. Ceux qui réfléchissent à l’économie et influencent les affaires et les politiques publiques sont des oiseaux rares en Martinique . On privilégie surtout le romantisme politique empreint d’une idéologie tiers-mondiste qui fait d’emblée préférer la fiction aux réalités économiques , le beau verbe au beau programme de développement , le grand soir plutôt qu’aux idées nouvelles, et cela laisse peu de place à la réflexion apaisée. Et tout cela condamne les martiniquais à rester en marge du débat global.

Pour casser cette spirale négative, Il faut combattre ce que j’estime être un « paradoxe Antillais », consistant à dénigrer à la fois les réussites et les revers.Et on peut constater, là aussi, que les composantes de notre « névrose » se renforcent mutuellement : quand la croissance patine avec la crise , quand le pays cesse de s’enrichir, tout enrichissement personnel semble se faire aux dépens d’autrui. L’égalitarisme s’exacerbe, les syndicats se radicalisent, la problématique identitaire en est à son paroxysme et la justice sociale devient la question politique centrale, mais c’est vers l’Etat qu’on se tourne pour la régler.

Nous avons en Martinique une détestation profonde pour la réussite , on n’aime pas les gens qui ont réussi dans les affaires. Et en foi de quoi , nous sommes dans un pays où l’on a la jalousie du succès…. les entrepreneurs des Antilles se plaignent souvent d’être mal-aimés…. L’explication serait plutôt à rechercher aujourd’hui dans le fait que nous sommes dans une économie quasiment étatique car tous les facteurs qui dynamisent l’économie en Martinique ont pour origine les 40% des fonctionnaires et les transferts publics et financier de l’Etat. La Martinique n’a pas une économie basée sur la création autonome de richesses découlant de l’existence de facteurs de production endogène qui ne dépendent pas de la sphère publique.

Il convient d’en chercher les réponses dans l’histoire esclavagiste et coloniale de la Martinique et par voie de conséquence dans la chronologie de l’accumulation du capital , comme un psychanalyste explore, dans le passé de son patient névrosé, les hantises et les traumatismes qui l’ont marqué. Comment combattre cet handicap et dépasser cet atavisme ?

Cette inculture économique des élites découlant de l’histoire et de la sociologie a des effets encore plus profonds dans la conduite des affaires des collectivités locales . Trop souvent l’échec, ou à tout le moins, les difficultés sont au bout, comme le prouve encore l’impasse de la grève récurrente dans les transports , car nous n’aimons ni la rigueur et encore moins l’autorité. Et là réside le véritable malaise ! Prenons l’exemple de l’évaluation des politiques publiques. Et pourtant que de récriminations, que de critiques acerbes à l’endroit de nos élus … Si nos élites avaient été formées à la démarche économique , elles analyseraient, compareraient et concluraient naturellement à la nécessité de nous inspirer d’expériences de développement économique qui fonctionnent dans une atmosphère harmonieuse, ailleurs, comme par exemple à l’île de la Réunion .Ce que nous ne faisons quasiment jamais.

Aujourd’hui, nous n’avons aucune certitude sur presque rien. En revanche, demain nous savons que le monde connaîtra une relance économique inégalitaire après la crise du coronavirus . Les différences de niveau de vie et de création de richesses vont s’accroître après-demain, et la Martinique ne sera pas épargnée …. Mais elle peut prétendre à amortir le choc à l’aide d’une bonne catharsis mais aussi d’un changement de modèle économique et social. Désormais, une fois la crise passée, l’économie de production devrait pouvoir s’imposer pour changer la donne . Aussi ayons toujours en mémoire cette citation de Confucius : « Celui dont la pensée ne va pas loin verra ses ennuis de près.”

Jean-Marie Nol économiste