Le gouvernement serait-il en train de perdre la main sur la gestion de la crise sanitaire en Martinique ?

Les revers successifs récemment essuyés par le préfet Cazelles dans la mise en œuvre, en Martinique, du plan de déconfinement progressif, invitent à s’interroger sur le rapport de force qui s’installe entre l’Etat et la Collectivité dans la gestion de la crise sanitaire du Covid-19.

Le dernier échec de Stanislas Cazelles sur le couvre-feu qu’il a été contraint de lever en urgence, illustre les obstacles auxquels le haut fonctionnaire est confronté pour faire appliquer le plan dans l’ile.

Dans un communiqué au style lapidaire, il a déclaré vendredi « prendre acte de ce jugement », « d’abroger cet arrêté » et de « lever » le couvre-feu le jour-même.

Sans aucune concertation, alors que la Martinique est classée en zone verte, Stanislas Cazelles avait décidé de prolonger cette mesure jusqu’au 2 juin, en l’assouplissant à la marge entre 21 heures et 04 heures du matin contre 20 h à 5 h du matin précédemment. Il l’avait instaurée le 30 mars, au moment du confinement.

Mais c’était sans compter sur la détermination de quatre citoyens dont trois restaurateurs. Ils ont saisi en urgence le tribunal administratif, jugeant injustifié le maintien de ce dispositif qui porte atteinte à la simple liberté d’aller et venir. Les restaurateurs ont par ailleurs fait valoir un préjudice pour leurs activités de livraisons. «(…) « Cet arrêté a été pris sans concertation. C’est un arrêté infantilisant. On est assez grands pour respecter les règles », a expliqué à l’AFP, Me Jiovanny William, l’avocat des plaignants.

Pour l’ouverture des plages, il faudra compter avec les maires

La veille, le jeudi 14 mai, le préfet avait déjà dû revoir sa copie sur l’ouverture des plages.
Lors d’une réunion avec les maires des communes du littoral, au cours de laquelle le préfet a proposé une ouverture des plages, les élus ont décidé de les maintenir fermées, par prudence.

Pour contourner leur refus, Stanislas Cazelles leur a alors fait « une contre-proposition » avec « une ouverture uniquement du lever du jour à 11h00 du matin ». Une option qui ne les a pas davantage convaincus. Ils ont toutefois promis d’y réfléchir et de donner leur réponse d’ici la semaine prochaine.

Un coup dur pour le préfet, au lendemain du feu vert du Premier ministre, Édouard Philippe, autorisant les Français de l’Hexagone à se rendre en vacances dans les Outre-mer, en juillet et août. Édouard Philippe les a même invités à faire leurs réservations, assurant que les professionnels du secteur se sont engagés à les rembourser intégralement si la crise sanitaire persistait. Même le préfet de la Guadeloupe a dû se plier au climat ambiant. Il s’est dit inquiet à l’idée de voir atterrir des milliers de touristes en Guadeloupe aux mois de juillet et août.

Quand les élus reprennent la main

En insistant pour que les maires soient au cœur du dispositif de déconfinement progressif, le président Emmanuel Macron a ouvert la boîte de Pandore. Il a permis aux élus de reprendre la main sur des prérogatives dont ils avaient été dépossédées.

La réouverture des écoles en est un exemple. Sur les 34 communes de la Martinique, 32 ont refusé de rouvrir leurs écoles primaires et élémentaires le 11 mai, repoussant la rentrée à septembre, malgré les appels répétés du gouvernement plaidant pour une réouverture.

La CTM tête de pont mais pour combien de temps ? 

En vieux briscard de la politique, Alfred Marie-Jeanne, a vite compris que face à la paralysie du gouvernement, incapable de gérer la crise, faute de masques pour protéger la population, la CTM avait un rôle à jouer. Elle devait devenir la tête de pont dans cette crise. Il fallait qu’elle prenne le leadership.

Mais comment quand vos pouvoirs sont limités à des compétences administratives ?
Après plusieurs courriers et quelques coups de gueule, Alfred Marie-Jeanne a dans un premier temps obtenu que la Collectivité territoriale participe aux réunions de crise sanitaire de la préfecture.

Une fois dans le cœur du dispositif de gestion de la crise, il a affiné sa stratégie.
Fort de son succès, il s’est mis en tête de faire de la CTM une tête de pont auprès des élus.
Il fallait qu’on la voit. Il fallait qu’elle soit au front, en première ligne. ll fallait prendre la main.
Pour cela, il s’est appuyé dès le 20 avril sur le soutien unanime des maires et des communautés d’agglomération. Une Commission Ad hoc a même été créée avec l’ensemble des maires pour élaborer une « stratégie martiniquaise » de gestion de la crise et de deconfinement progressif.

Une union sacrée, sans fausse note

Sans fausse note, l’union sacrée a tenu bon. Après les trois réunions prévues, la commission Ad hoc a été dissoute. Mais, Alfred Matie-Jeanne croit toujours en cette union sacrée entre les élus qui sont parvenus, pour la première fois, à dépasser leurs clivages pour élaborer cette « stratégie martiniquaise » sur laquelle le préfet va devoir désormais compter.

Mais pour combien de temps ? « Nous assumons légitimement le rôle qui nous revient en tant que Collectivité Unique de Martinique », a déclaré vendredi Alfred Marie-Jeanne. « De nombreuses rencontres à ce titre, ont déjà été organisées à mon initiative, d’autres suivront », a-t-il prévenu. « Il faut réussir le déconfinement pour poser sereinement les bases d’une véritable reconstruction de notre économie, durablement impactée », a-t-il poursuivi.
Il a invité à une «réflexion sur un nouveau modèle de développement », qui est selon lui « incontournable ».

« La crise a mis à nu nos fragilités », a-t-il concédé.