Martinique : Des élus interpellent le gouvernement sur l’accès des locaux aux hautes fonctions publiques

Rédigé par : Polly Miette, le
Publié dans : Actualites, Martinique
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Moins d’une semaine après la diffusion sur les réseaux sociaux d’un trombinoscope qui montre une « sur-représentation » de « métropolitains » aux postes de pouvoir au sein des Administrations d’Etat, en Martinique, Catherine Conconne et Serge Letchimy ont décidé d’interpeller le gouvernement sur ce dossier sensible.

La sénatrice martiniquaise a adressé une lettre au Premier Ministre afin de l’alerter sur cette situation qui interroge la population.

De son côté, le député Serge Letchimy a interpelé, ce mardi 16 juin, le Premier ministre à l’Assemblée nationale sur « une dépendance structurelle » dans les administrations, qui asphyxie la population et renforce le sentiment d’injustice.

La diffusion, la semaine dernière, de ce trombinoscope sur les réseaux sociaux a suscité indignation et critiques, au moment où de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer les discriminations et le racisme envers les Afrodescendants, qui trouvent leurs origines dans un passé colonial et esclavagiste.

Catherine Conconne réclame de la transparence dans les nominations des hauts fonctionnaires

Réalisé par un internaute, « Po_Nwe », le document recense 22 grandes Administrations d’Etat en Martinique (préfecture, police, gendarmerie, justice, éducation, santé, culture, forêt, mer, ect… ) qui ont à leur tête pas moins d’une vingtaine de hauts fonctionnaires « métropolitains » provenant de l’Hexagone, avec photos à l’appui.

Pas un seul haut fonctionnaire ultramarin aux commandes de ces 22 administrations. Dans sa lettre à Édouard Philippe, Catherine Conconne plaide pour que soit entrepris un travail de transparence sur l’accès à la haute fonction publique en Martinique.

« Plusieurs signalements récents viennent raviver l’impression, assez prégnante chez nous, que certains postes de la haute administration seraient inaccessibles aux personnes originaires de Martinique », dit-elle dans sa lettre dont RCI rapporte le contenu. « Cela entretient un sentiment de distance, voire de méfiance et d’incompréhension, entre les citoyens et l’État », poursuit la sénatrice qui réclame « un débat sans passion ».

Letchimy dénonce « une dépendance structurelle » dans les Administrations

Mardi à l’Assemblée nationale, le député Serge Letchimy a pour sa part dénoncé « une dépendance structurelle » dans les Administrations. « L’Outre-mer est au cœur de ce drame post colonial. L’injustice au quotidien asphixie », a-t-il lancé lors des questions d’actualités.

Sans jamais citer le mot néocolonialisme, Serge Letchimy a pourtant dépeint une situation qui y ressemble et qui entretient, selon lui, des relations de domination post-coloniales : « dans la dépendance structurelle, à la tête des Administrations, dans l’Economie, dans les niveaux d’Équipements de Santé, d’Education et de Culture, dans le traitement des scandales comme ceux de la chlordécone et j’en passe », a-t-il égrené.

Une population sur le qui-vive qui dénonce une sur-représentation de « métropolitains »

De leur côté, les internautes dénoncent des Administrations verrouillées dont les centres de commandement sont exclusivement occupés par des « métropolitains ».
Ils s’interrogent sur cette « ‘sur-représentation’ de hauts fonctionnaires venus de l’Hexagone, au détriment des locaux ou des ultramarins ».
Pour Catherine Conconne, « l’État doit pouvoir mener un travail de transparence sur le processus d’attribution de ces postes afin de briser certaines idées reçues ou de mettre en lumière des pistes d’amélioration ».

« Il serait notamment opportun d’indiquer le nombre et la proportion de personnes originaires des outre-mer qui passent et réussissent les concours permettant d’accéder à la haute fonction publique chaque année », plaide la sénatrice.
Selon elle, « cela doit permettre de faire ressortir les obstacles éventuels dans l’accès de nos concitoyens à ces parcours ».

L’objectif est de recenser le nombre et la proportion de personnes originaires des outre-mer qui occupent un poste dans la haute fonction publique au niveau national et en Outre-mer.

Catherine Conconne souhaite que les freins éventuels soient connus

Afin de dissiper le trouble, il est important que soient également connus « les freins éventuels qui peuvent exister à l’affectation de fonctionnaires ultra-marins dans leur territoire d’origine », souligne-t-elle.

« Il serait, par ailleurs, important qu’un rapport d’évaluation soit réalisé annuellement pour faire connaître le nombre de personnes bénéficiant d’une mutation au titre des CIMM (mobilité des fonctionnaires ultramarins)», ajoute-t-elle.

Mais pour la militante martiniquaise, Anicia Berton, qui a relayé le trombinoscope sur sa page FB « c’est un échantillon. On ne les a pas tous mis », lance-t-elle dans un commentaire.
Son post a été partagé par 965 internautes. « Bienvenu en Martinique, colonie de France », écrit Anicia Berton.

Elle ajoute : « Et de toutes les façons, est-ce que ceci a besoin d’explications dans une société où on parle de racisme, de colonialisme, de néocolonialisme, de génocide par substitution , de crimes contre l’humanité etc… ».

Anicia Berton : « il suffit de regarder les photos. (…) C’est pour nous surveiller, recarder les rebelles, nous infantiliser… 

La militante martiniquaise dit ne pas se bercer d’illusions. « Il suffit de regarder ces photos pour se rendre compte que liberté, égalité, fraternité n’est qu’un leurre dans le pays des Droits de l’Homme, que cette situation est préméditée afin de surveiller nos moindres faits et gestes, recadrer les rebelles, empêcher notre évolution , nous infantiliser, gérer l’Habitation, l’usine humaine, la main d’oeuvre, le territoire et continuer le crime », poursuit-elle.

La question du racisme et des discriminations a été exacerbée en Martinique avec la vague d’indignation déclenchée par le meurtre raciste du noir Américain, George Floyd, par asphixie par un policier à Minneapolis.

Le crime raciste de George Floyd a changé la donne

Son assassinat a déclenché une vague d’indignation dans le monde et dans son sillage une prise de conscience mondiale sur le racisme et les discriminations dont sont victimes les Afrodescendants.

Trois jours avant sa mort, le 22 mai, jour du 172eme anniversaire de l’abolition de l’esclavage en Martinique, des militants avaient déboulonné et détruit deux statues de Victor Schœlcher pour protester contre les symboles coloniaux qui persistent dans l’île et qui les offensent, ont-ils expliqué. Leur acte avait été vivement condamné, qualifié de vandalisme par la classe politique y compris par le président Macron.

Mais depuis la mort de George Floyd où nombre de statues d’esclavagistes et de colons ont été déboulonnés à travers le monde, la donne a changé. De plus en plus de Martiniquais réclament que les symboles et statues d’esclavagistes soient retirés de l’espace public. Ils réclament aussi que les rues portant des noms d’esclavagistes et de colons soient rebaptisées.

Les élus sont conscients que l’absence de réponses pourrait menacer la cohésion sociale de l’île. Certains commencent à leur emboîter le pas.