« Nous, filles et fils de Aimé Césaire, de Frantz Fanon, de Suzanne Roussi, de Edouard Glissant, de Lumina Sophie … »

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Publié dans : Actualites, Martinique
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Tribune signée « Des jeunes impliqué.e.s de Martinique »

« Nous, filles et fils de Aimé Césaire, de Frantz Fanon, de Suzanne Roussi, de Edouard Glissant, de Lumina Sophie, de Guy Cabort Masson, du tambouyé Romain, et de tant d’autres vaillants et vaillantes de notre pays.

Nous, fils et filles de tous ceux qui se sont dressés et battus fiers, pour leur liberté et leur dignité.

Nous vos filles et vos fils, enfants de Martinique.
Nous ne faisons aujourd’hui que nous emparer du relai que nous ont tendu nos anciens.
Nous jeunes de Martinique.

Nous nous sommes réveillé.e.s, car éveillé.e.s par nos lectures et nos réflexions, mais par dessus tout par le spectacle qui s’offre à nous dans nos quotidiens.

Nous vivons dans, ou venons de cette île que nous aimons plus que tout, et subissons des calvaires que tous observez, connaissez et vivez souvent sans rien dire.
Nous ne voyons, pour beaucoup d’entre nous, ni lumière, ni horizon.

50% d’entre nous ne trouvent ni travail, ni opportunité et s’expatrient à la recherche d’une vie meilleure.

Nous assistons à la mise à mort, lente et pernicieuse de notre population empoisonnée.
Vous entendez, nous en constatons, démunis, les ravages, les incidences dramatiques sur nos mères , nos oncles, mais aussi, sur nous mêmes, même à nos âges: Cancers, endométriose, fausses-couches, malformations congénitales…
Nos terres, nos rivières, notre mer sont infectées pour des siècles.

Nous ne sommes même pas encore rentrés en emploi que nous sommes étranglés par une vie trop chère pour être vécue.

Nous assistons depuis notre enfance à la transformation de notre population en une véritable meute de consommateurs irréfléchis.
Nous angoissons de savoir qu’une crise climatique avance vers nous et que rien ou presque n’est fait, préparé, mis en place pour l’éviter ou l’affronter.

Nous constatons amèrement, que nous ne sommes pas en mesure d’être autosuffisants et consommons donc, des denrées importées, étudiées pour nous nuire: trop de sucre ou de sel..
Nous voyons détruire des maisons ou voler des terres à des ti sonssons pour les donner à des personnes venues d’ailleurs, à qui nous vendons sans réfléchir le peu de terrains qu’il nous reste.
Mais nous assistons aussi effarés, à la déliquescence de notre culture, de notre identité, au piétinement de notre dignité par les autres mais aussi par nous mêmes martiniquais et martiniquaises.

Quelques jeunes parmi nous, partent en live: drogues, délits, délinquance, violence… on les critique.
Il y en a qui n’ont rien d’autre à faire que de traîner dans les cages d’escalier, les kiosques, les bourgs… on les critique.

D’autres ont décidé de ne rien voir, dire, faire, et passent leur temps à s’étourdir entre alcool, sexe, fêtes …on les critique.

Il y en a qui cherchent à faire passer leurs messages par la musique, on les critique.
Voila que certains d’entre nous ont voulu et décidé de se prendre en main et ils sont critiqués.
Parce que oui, nous voulons prendre notre avenir en main.
Nous avons entendu qu’il y a chez certains une incompréhension de nos actes, et on parle même d’incohérence.
Non, tout ceci est très cohérent.
Nous voulons désormais, prendre notre avenir en main, nous respecter et qu’on nous respecte.
Qu’on nous respecte en nommant et jugeant les responsables de l’empoisonnement au Chlordécone.

Qu’on nous respecte en investissant, cherchant et trouvant des solutions à notre situation sanitaire.
Qu’on nous respecte en cessant de nous imposer des idoles et des héros qui ont participé à nos malheurs.

Qu’on nous respecte en cessant de nous asphyxier en pratiquant ces prix exorbitants qui ruinent nos familles.
Qu’on nous respecte en offrant à la jeunesse martiniquaise une vie meilleure sur son territoire, des débouchés, des chances de s’en sortir …
Qu’on nous respecte !

Pour cela, certains Martiniquais ont posé des actes.
Soit nous y étions, soit nous soutenons.
Nous voulons alerter, crier notre rage, afin de réveiller les personnes encore endormies et les responsables du pays.
Nous voulons hurler que tout cela n’est pas normal.

Que nous vivions cet empoisonnement et ses conséquences dans un quasi silence lourd et que ce n’est pas normal !
Que les effigies, statues ou plaques de Pétain ont été retirées, à juste titre des rues, bâtiments ou places françaises, mais que nous devions accepter docilement de vivre avec celles de nos bourreaux, sous prétexte d’histoire, ce n’est pas normal.

Que nous soient cachés, encore en 2020, des pans de notre histoire, ou que les faits soient falsifiés ou enjolivés au gré des coupables, ce n’est pas normal.
Que nous subissions pauvreté, chômage, vie chère, sans rien dire, ce n’est pas normal.
Que nous devions respirer émanations de sargasses, brume de cyanure et matières fécales, pollution aux particules fines, sans qu’aucun réel protocole de protection de la population ne soit décidé, ce n’est pas normal.

Que les terres qu’ont travaillé nos ancêtres soient entre les mains du groupuscule qui les a asservi et qui a battit sa richesse sur ses crimes, ce n’est pas normal.
Que notre peuple soit encore à ce jour, assujetti, dépendant, contrôlé, manipulé, humilié, ridiculisé, moqué… ce n’est pas normal !
Trop de choses ne tournent pas rond !

C’est ce dont nous héritons mais c’est ce que nous refusons net !
Que nous fassions partie du groupe des militants sur le terrain, que nous soutenions la cause et d’où que nous apportions notre voix à ce combat.
Nous recevons les critiques les plus dures, les plus sévères, des insultes, des menaces.
Ça nous blesse, certes, mé sa pa la pli pou mouyé nou !
Nous sommes traités de voyous, de talibans, d’incultes, de fous, de violents…
Pourtant la violence ne vient pas de nous.
La violence est institutionnelle, systématique, étatique.
On nous prête des ambitions ou des velléités de nous attaquer à d’autres martiniquais, à des partis politiques… c’est faux !

Nous nous défendons et défendons notre avenir.
Nous n’avons jamais eu d’autres intentions.
Nous ne sommes manipulés par personne.
Nous sommes des jeunes lycéens, étudiants, chômeurs ou travailleurs.
Nous réfléchissons, pensons, lisons, écrivons même.
Nous sommes des jeunes martiniquais.es fiers et fières de ce que nous sommes.
Nous vivons en Martinique, en France, au Canada, en Guadeloupe, aux États-Unis, au Japon, à Dakar, en Allemagne, au Mexique, en Grande Bretagne, en Espagne.

Nous avons empoigné le bâton que nous ont tendus nos anciens et nous ne le lâcherons pas.
Vous ne croyez peut-être pas en nous, mais nous, nous croyons en nous !

Des jeunes impliqué.e.s de Martinique. »