Pèlerinage – Traite négrière : L’Association Unityx l’a fait !

Leur mission « Liberté » sera bouclée en février 2019. Après dix ans de préparatifs, les membres de l’Association Unityx peuvent se féliciter d’avoir concrétisé le rêve de nombreux afrodescendants. Jessica Auguste-Mathieu, membre actif de Unityx à Villepinte en Seine-Saint-Denis, fait partie du voyage initiatique qui fait escale dans plusieurs ports négriers. L’objectif n’est pas seulement de dénoncer le trafic d’hommes et de femmes vendus pendant les temps prospères du Commerce triangulaire. Il s’agit pour les antillais et guyanais concernés de faire le chemin inverse de celui de leurs ancêtres pour leur rendre hommage et penser à la réconciliation.

île de Gorée au Sénégal –  La Porte Sans Retour où des chaloupes attendaient les esclaves

« On a notre place partout où nous nous trouvons. Mais, il faut juste qu’on nous accepte, que nous soyons unis quelque soit nos origines, notre histoire ou notre passé ». Jessica Auguste-Mathieu est d’origine guadeloupéenne, ses ancêtres sont des déportés d’Afrique mais aussi originaire de métropole. Issue du métissage comme la plupart des antillais, la jeune femme milite pour que l’Histoire des Noirs soit plus largement reconnue afin de se projeter dans un futur plus apaisant.

Liberté pièce mise en scène et jouée par l’Association Unityx

« Liberté » ou Freedom était une pièce de théâtre. L’idée : mettre en scène la violence de la traite négrière et les conditions inhumaines des africains capturés et vendus pendant la période esclavagiste. L’Association Unityx qui prépare ce retour aux sources depuis plus de dix ans, présentait en 2009 comme une comédie-musicale sa pièce « Liberté ».


Scott Fabroni, Président de l’Association Unityx

Scott Fabroni, l’actuel président du groupe antillo-guyanais s’expliquait en 2009, au micro de Rfo : « En me voyant dans le miroir tout les matins, je me dis d’où je viens. J’ai des traits d’indien, en même temps j’ai des cheveux qui sont crépus. Et je n’en sais pas plus. Dans les livres d’histoire, dans les programmes scolaires, on ne parle pas spécialement de mes origines ». « Ils ont souffert, c’est notre héritage. C’est assez émouvant » soulignait, chagrine, une spectatrice. Fort des commentaires d’un public choqué, l’Association Unityx décide de mettre en route ce projet de retour : refaire le chemin des Noirs d’Afrique vers leur nouveau destin.

Vendeurs d’esclaves africains

La traite négrière a duré près de quatre siècles et contribué substantiellement au développement de l’économie française. Des 1664, des administrations sont créées pour répartir les richesses occasionnées pendant le Commerce Triangulaire. La Compagnie des Indes de Colbert (28 mai 1664) sera l’une des premières compagnies coloniales françaises.

Le Mémorial à l’abolition de l’esclavage

Martiniquais, guadeloupéens et guyanais, ils sont trente dans le groupe Unityx, ils seront une vingtaine à voyager. Jessica Auguste-Mathieu emboîte le pas de ses ancêtres, anciens esclaves. Elle arrive d’abord à Nantes, en Haute-Bretagne : « Nous sommes restés un week end à Nantes pour visiter le Musée de France » raconte Jessica Auguste-Mathieu.

Elle découvre le Mémorial de l’esclavage « Liberté », l’un des musées le plus important au monde consacré à la traite négrière, à l’esclavage et à son abolition. Ce lieu de mémoire rappelle à Nantes, son passé de premier port négrier de France au dix-huitième siècle. 

Quand un bateau négrier partait de Nantes, Bordeaux ou de La Rochelle, il quittait ces villes pour un voyage qui allait durer entre huit et douze mois. Le navire de machandises (généralement moyen ou petit) se rendait sur les côtes d’Afrique, « entre le Sénégal et l’Equateur, pour s’approvisionner en esclaves ».


Sénégal (Afrique de l’Ouest) – Île de Gorée Patrimoine mondial de l’Unesco

Jessica débarque sur l’île de Gorée en décembre 2018 : « Au Sénégal, le voyage nous a permis de voir des villes, de voir comment vivent les gens. On a constaté qu’ils pouvaient vivre avec très peu. Mais le but de notre voyage, c’est de connaître notre histoire : savoir comment vivaient nos ancêtres pendant les traversées et durant la période de l’esclavage ».

Cale des navires commerciaux chargés de produits dont des hommes Noirs

Entre révoltes, flibusteries et décès, pendant les séjours en mer, les conditions de vie des esclaves sont décrites comme abominables : « De jeune femmes de 15 à 16 ans exténuées de besoin et de misère, tiennent des enfants à leurs mamelles déjà pendantes et desséchées ». Surchargés, les navires négriers entassaient les marchandises d’hommes et de femmes Noirs dans les cales de bateaux commerciaux, à destination des Antilles.


Fort d’Estrées, une citadelle construite par les Français

« 7 membres du groupe sont partis pour le Sénégal, une semaine de visite y compris l’île de Gorée, un des nombreux lieux d’où partaient les navires négriers. » précise Jessica Auguste-Mathieu.

Le circuit du Commerce Triangulaire

Après les côtes africaines, les navires marchands mettaient le cap au large de l’Océan Atlantique. Pour les armateurs et négociants la Caraïbe avec ses deux grandes îles, la Jamaïque, Saint-Domingue et trois petites, la Martinique, la Guadeloupe et la Barbade, sera la principale zone mondiale d’importation d’esclaves.

Quand il débarque en 1694 en Martinique, le Père Labat, fervent défenseur de l’esclavage, est friand de recommandations : « Point de vieux à peau ridée, testicules pendantes et ratatinées. Point de grands nègres efflanqués, poitrine étroite, yeux égarés, air imbécile qui annoncent des dispositions à l’épilepsie. Les négresses devaient avoir les seins debouts ».

Marché d’esclaves en Afrique

C’est sur son île, que Jessica Auguste-Mathieu et ses amis de l’Association Unityx feront leur prochaine escale : « Fin février ce sera une étape antillaise, vingt membres du groupe partiront en Guadeloupe. »

L’Europe n’était pas la seule destination des négociants d’esclaves. Le Brésil qui a aboli l’esclavage le 13 mai 1888, soit quarante ans après la France sera la prochaine étape des membres d’Unityx.

Brésil : Esclaves dans une plantation de café en 1855

Au Brésil (comme également aux Antilles) les esclaves ne se sont pas restés sans réagir à leur sort. On compte de nombreuses révoltes tout au long de la période esclavagistes. Une des plus célèbres a abouti à une République noire au Nord-Est du pays : Palmares au Pernambouc. D’autres esclaves noirs (les marrons au Antilles françaises) ont fuit les plantations et créé des sociétés cachées, les quilombos.

Révoltes des quilombos  au Brésil

Samedi 22 décembre 2018, en attendant le prochain départ vers la Guadeloupe, Unityx organise l’anniversaire de son Association qui existe depuis plus de 24 ans. Au programme les cantiques de Noël des Antilles (Chanté Nwel), un one-man show et une soirée dansante.


Jessica Auguste-Mathieu à Villepinte siège de l’Association Unityx

Au milieu de 200 personnes rassemblées dans la salle de réception Epace V, Jessica Auguste-Mathieu fait le bilan de son long pélerinage mémoriel : « Les différents lieux que nous avons visité, nous ont touché, des larmes ont été versées. Mais, on dit qu’il faut essayer de tourner la page, car si on reste sur cette histoire, on en voudra encore aux autres ». Nous disons non, il faut connaître l’histoire savoir d’où on vient, savoir ce qui s’est passé pour vivre mieux. »

Décembre 2018, Espace V Chanté Nwel à Villepinte

Seulement, malgré cette envie de réconciliation, il reste encore de nombreuses interrogations et Jessica Auguste-Mathieu n’a pas toutes les réponses : « Ce circuit nous donne une chance de nous approprier notre histoire et d’avancer. Mais, ce pèlerinage nous ramène à notre propre métissage, il nous interroge sur notre identité d’hommes et de femmes antillais. Nous sommes rejetés par les Africains, rejetés par les Blancs, nous sommes un peu entre les deux ».

De 1768 à 1827, il y a eu 4 990 000 esclaves déportés aux Antilles, 1 500 000 sont morts pendant les traversées, 55 000 capturés. Au total pour cette période de 60 ans, plus de 7 millions d’hommes ont été transportés d’Afrique vers les Antilles.

Reportage Dorothée Audibert-Champenois/Facebook Twitter C’news Actus Dothy Images Herodotes/ Capture d’écran/C’news Actus Dothy