« Penser à l’aide de la prospective, l’avenir de la Martinique avant qu’il ne soit trop tard ? »

Rédigé par : Jean marie Nol, le
Publié dans : Actualites, Martinique
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Penser à l’aide de la prospective, l’avenir de la Martinique avant qu’il ne soit trop tard ? Par Jean-Marie Nol économiste :

‘L’année 2021 aura été marquée par un triple choc sanitaire, économique et financier pour les collectivités et entreprises (perte durable de recettes et de chiffre d’affaires). Elle se traduit par des changements de tendance économique qu’il faut savoir décrypter et intégrer rapidement. Une Martinique au poids économique réduit, malgré des atouts (formation, infrastructures), et plus vieille : voilà ce qui nous attend d’ici dix ans.

Pour contrer cela, il n’a jamais été aussi urgent de mobiliser les experts économistes pour mieux comprendre les grands enjeux sociétaux du 21ème siècle, notamment ceux de la révolution technologique et du développement des compétences collectives pour augmenter la maîtrise de chacun et appréhender les changements à venir. Ces enjeux d’aujourd’hui doivent être revisités par la prospective. La prospective doit permettre de se poser les bonnes questions sur l’avenir du territoire de la Martinique en se fixant symboliquement un horizon temporel de réflexion. Il est conseillé de travailler sur une échelle de temps d’au moins 10 à 20 ans (une génération), ce qui permettra de s’affranchir des carcans du quotidien et en particulier des échéances électorales.

Mieux accompagner les entrepreneurs, anticiper les mutations de l’économie et préparer aux ruptures à venir… Telle doit être l’ambition de nos responsables politiques avec pour projet celui d’anticiper les défis à relever afin de construire la Martinique de demain. La décennie passée a vu la Martinique perdre progressivement de son importance au niveau économique. En effet, la croissance martiniquaise a été particulièrement faible au cours de la dernière décennie, en partie sous l’effet de la crise globale, mais également suite au ralentissement des gains de productivité, lui-même conséquence d’un moindre investissement et d’un freinage des processus permettant de stimuler la production des entreprises et la concurrence. C’est là le résultat de l’essoufflement de la départementalisation. Ce retour en arrière à grands traits fait surgir cette question : de quoi pourrait être faite la décennie dans laquelle nous entrons ?
D’ores et déjà une majorité de français s’attend à une détérioration des conditions de vie économiques pour leurs enfants.

Abordons-nous une période nouvelle avec la révolution numérique et l’intelligence artificielle (notamment la 5G) qui verrait le monde connaître des bouleversements accélérés ? S’il révèle des cycles, le survol rapide des dernières années montre aussi que l’Histoire demeure un continuum dans lequel le passé esclavagiste et colonial pèse encore sur le présent qui, lui-même, dessine l’avenir. Ces années 2020 seront donc filles des années écoulées mais nul doute que des lignes de force vont s’imposer qui modifieront à la fois le destin du pays Martinique et de chacun d’entre nous.

L’un des dossiers qui déjà s’impose à tous est évidemment la problématique de la fin de la croissance économique et de l’endettement accru de la France.

Le paysage sociologique et technologique de la société Antillaise est en évolution, et nul doute qu’il y aura disruption dans l’économie et dans la culture , aussi les hommes politiques et les chefs d’entreprises doivent relever le défi de s’adapter aux transformations, car le désordre social et sociétal engendré par la quête identitaire, et la politique de la terre brûlée par les syndicats guettent en Martinique face à la rupture provoquée par la quatrième révolution industrielle , d’autant que les esprits rationnels savent que la résistance à cette mutation de la société est inutile et irréaliste. La révolution numérique, la robotisation, l’intelligence artificielle, les innovations technologiques, les nouveaux usages de l’e commerce et du télé-travail transformeront nos vies personnelles et le monde de l’économie : nous devons relever ces nouveaux défis en imaginant un nouveau modèle économique et social .

Pour ce faire, la Martinique semble avoir pris la pôle position en Outre-Mer. En effet, on a appris récemment que le président du conseil exécutif de la CTM, Serge Letchimy a rencontré successivement le ministre de l’outre-mer, le conseiller Outre-mer du président Macron, le haut commissaire au plan, et le premier ministre Jean Castex à Paris pour ébaucher les contours d’un solide partenariat entre la CTM et l’Etat afin de relancer l’économie martiniquaise, mais également poser les bases d’un nouveau modèle économique avec le soutien financier de l’Etat. Exit donc dans l’immédiat les revendications autonomistes et indépendantistes et place au pragmatisme. Le Premier ministre et le Président Letchimy ont ainsi évoqué la nécessité de travailler rapidement dans le cadre actuel des institutions, aux solutions envisageables en matière d’habilitations juridiques, de financement des projets du territoire, de liberté d’actions y compris en matière de diplomatie territoriale.

Et à l’issue de ces rencontres Serge Letchimy a souligné : « Ce qui se joue est la refonte de notre modèle de développement économique et social martiniquais, qui est en panne. Nous devons construire une économie qui soit basée sur le génie local, l’innovation, la fin de l’économie de containers, la promotion de notre production locale, le développement des liens avec notre bassin géographique.  »

Ainsi pour Serge Letchimy, se mettre tôt à penser à plus tard confère au politique la liberté et la flexibilité d’organiser activement l’avenir , de chercher et d’impliquer à temps les diverses parties prenantes. Dans la pratique, on sous-estime souvent la complexité des aspects émotionnels, financiers, fiscaux et juridiques d’un nouveau modèle de développement économique . Pour maîtriser ces sujets compliqués et garantir ainsi la valeur de l’entreprise à accomplir , le facteur temps est d’une importance cardinale.

Quelles sont alors les options pour la Martinique en dehors de celles esquissées par Serge Letchimy ?

A notre sens, ces options peuvent se décliner comme suit :
– subdivision du territoire martiniquais en plusieurs pôles d’attractivité et de compétitivité économique. A savoir un pôle au niveau de chaque EPCI avec l’accompagnement d’un projet territorial couplé à une grande enquête de terrain auprès des populations concernés par la redynamisation du bassin économique idoine.

Mais ce qu’il faut retenir, c’est que en ces temps de pandémie, la situation actuelle de l’économie de la Martinique est trompeuse, elle nous offre des faux airs de calme plat, alors qu’en réalité elle nous éloigne d’une réalité mi-chèvre mi-chou. Covid ou pas, on n’y voit plus clair du tout : L’époque est si incertaine que nos repères les plus assurés comme le système de départementalisation se liquéfient. Nous nous y raccrochons pour la forme, comme un burgot sur son rocher, par ce qu’il reste d’un pacte de croissance auquel nous ne croyons plus et encore moins dans le cas présent, l’Etat français . Nous estimons que la complexité des enjeux et des défis de la raréfaction des ressources financières (transferts publics) et de la montée de la pauvreté et des inégalités est telle qu’elle impose « l’invention de nouvelles capacités collectives d’innovation ».

Mieux accompagner les entrepreneurs et non faire du saupoudrage à fonds perdus, anticiper les mutations de l’économie et préparer aux ruptures à venir… Telle doit être l’ambition de nos responsables politiques avec pour projet celui d’anticiper les défis à relever afin de construire la Martinique de demain. Car, pour autant la Martinique ne manque d’atouts qu’il convient de pouvoir exprimer. En effet, la Martinique peut être un pays remarquablement attractif pour les investissements à condition toutefois de rétablir un climat social plus serein .

Si elle sait en jouer, sa situation géographique, ses infrastructures matérielles et techniques, la qualité des services publics, le cadre urbain et culturel, ainsi que son mode de vie en feront un territoire de choix pour l’implantation d’entreprises intensives en emplois qualifiés, conscientes que la qualité de vie de leurs employés est un facteur de productivité et de compétitivité. Toutefois, pour cela, il est fondamental que le cadre fiscal, le poids des réglementations et les lourdeurs politiques et administratives soient revus considérablement à la baisse, sans quoi ce potentiel demeurera largement sous-exploité.

Et contrairement à ce que le terme de « modèle de développement économique » pourrait laisser croire, nous savons aujourd’hui que la complexité des enjeux et des défis est telle qu’elle impose l’invention de nouvelles capacités collectives d’innovation. Il ne suffira pas seulement de suivre une feuille de route planifiée vers un avenir clairement déterminé par des objectifs connus. Nous devons inventer une prospérité soutenable dont on ne peut décrire aujourd’hui, complètement, ni les techniques, ni les modes de vie, ni les organisations, d’où la nécessité et l’effort de l’exercice de prospective.

Pourrons-nous mettre à profit cette séquence non encore écrite pour imaginer un nouveau modèle de développement économique ? Le modèle économique dominant de la départementalisation basé sur la forte consommation de marchandises importées et la financiarisation des échanges avec les 40% de surrémunération, ne répond plus aux défis du XXIe siècle. À savoir, il faut nécessairement changer de cadre de pensée, ou de paradigme, pour orienter l’investissement public vers le tourisme haut de gamme, la protection de l’environnement et la révolution énergétique, la formation initiale des hommes , la numérisation de l’éducation, l’amélioration des systèmes de santé, entre autres.

Les réflexions commencent, ici ou là : L’avenir appartient à ceux qui embrasseront la prospective entendu comme la discipline qui vise à anticiper sur l’avenir et à se représenter les changements socioéconomiques et les évolutions du territoire martiniquais sur le long terme.

« le futur a été créé pour être changé » Paolo Coelho

Jean-Marie Nol économiste