Procès de Kéziah en Martinique : Face aux «irrégularités», les deux nouveaux avocats veulent un renvoi

Rédigé par : Polly Miette, le
Publié dans : Actualites, Martinique
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Le procès controversé du jeune militant martiniquais anti-chlordéchone, Kéziah Nuissier, est prévu ce 9 novembre à Fort de France, avec une reprise en main du dossier par deux nouveaux avocats. La nouvelle défense entend obtenir un renvoi de l’affaire, entachée, selon elle, d’«irrégularités» et de «défaillances» à tous les niveaux de la chaîne des responsabilités institutionnelles, en premier lieu le Parquet.

Le jeune Kéziah, 22 ans, doit être jugé lundi 9 novembre à Fort de France pour violences sur personne dépositaire de l’autorité, survenues le 16 juillet dernier, en marge des émeutes à Fort de France.

Ce mercredi 3 novembre, lors d’une conférence de presse, les deux nouveaux avocats du prévenu, Me Eddy Arneton et le Bâtonnier Raphaël Constant, ont accusé le Procureur de la République, Renaud Gaudeul, d’être « partial » dans cette procédure qu’ils ont qualifiée de « déni de justice » et de « bouffonnerie ».

Dénonçant « une affaire scandaleuse », Me Eddy Arneton a affirmé que « l’objectif poursuivi était de casser du militant ».

« Nous allons, lundi prochain, demander à la juridiction de
renvoyer cette affaire, car elle n’est pas en état d’être jugée », a prévenu le Bâtonnier Constant selon lequel un « long courrier » a déjà été adressé en ce sens et l’Inspection générale de la justice qui a été saisie.

« Il nous paraît que ce dossier n’est pas en état d’être jugé », a-t-il martelé, estimant «anormal » de n’avoir toujours pas reçu la totalité des pièces de la procédure, à moins d’une semaine de l’audience.

« Depuis dix jours, régulièrement le Parquet nous donne des pièces, en espérant nous noyer », a-t-il dénoncé, soupçonnant une manœuvre visant à saper leur travail d’investigations et de recherches.

« Nous sommes prêts au débat. Nous sommes prêts à l’affrontement juridique et nous pensons que nous avons raison dans notre défense de Monsieur Kéziah, mais nous n’allons pas admettre que l’on fasse des procès à l’emporte-pièce sur la base de dossiers ou l’affabulation est ce qui domine en l’état des choses », a fustigé le Bâtonnier.

Les deux avocats, qui accusent le Procureur d’avoir « délibérément » bâclé la procédure et occulté des éléments du dossier, continuent de fourbir leurs armes.

Depuis la semaine dernière, ils multiplient les actes de procédure : saisine de l’Inspection Générale de la Justice, plaintes contre X pour faux contre les policiers et les gendarmes, plaintes contre X devant le Conseil de l’ordre des médecins ou encore plainte contre X pour violences.

« Nous allons identifier les fautes commises par les fonctionnaires de police, les gendarmes, le Procureur de la République, le Préfet »

« Ce n’est pas un dossier de violences policières. Il s’agit d’un dérapage qui était parfaitement contrôlé, d’une opération de tabassage d’un militant qui a été pensée et préméditée », a résumé Me Eddy Arneton.

« Nous allons demander la nomination d’un juge d’instruction puisque cette enquête n’en est pas », a-t-il expliqué, soulignant que l’objectif est d’avoir accès à « un certain nombre d’éléments » face à une enquête « volontairement bâclée ».
« La chaine de responsabilité de la justice qui est en cours a été identifiée », a rapporté Me Eddy Arneton, citant notamment « des fautes pénales, des fautes civiles, des fautes morales ».
« Chaque personne, chaque institution qui a fauté est identifiée, mais il reste encore du travail », a-t-il poursuivi.

« Nous allons identifié les fautes commises par les fonctionnaires de police, les gendarmes, le Procureur de la République, le Préfet et puis on aboutira aux fautes morales par le silence coupable de certaines institutions », a précisé l’avocat.

Si le travail de la précédente défense de Kéziah, composée de Me Alex Ursulet et Me Dominique Monotuka, a été saluée par les nouveaux avocats, le Bâtonnier Raphaël Constant a toutefois dénoncé un épisode de «manipulation » du Parquet qui a cherché à «opposer les avocats » entre eux. « Notre adversaire c’est le Parquet », a-t-il rappelé.

Me Eddy Arneton, connu comme étant aussi l’avocat du chanteur martiniquais Kalash, n’a pas, lui non plus, mâché ses mots à l’encontre du Procureur de la République.
« Le procureur de la République est partial », a-t-il lancé.

« Toutes les pièces de la procédure démontrent qu’en vérité Kéziah est une partie civile. On a donc criminalisé une partie civile. On rend quelqu’un délinquant alors qu’il ne fait que se défendre », a poursuivi l’avocat, montrant sur des photos des ecchymoses, à la suite de coups reçus au visage, au bras, au dos, dans l’œil et même sur les parties génitales.
Selon lui, l’objectif était de faire de Kéziah « un délinquant ». « Tout cela était prémédité. Ces militaires ne sont pas venus-là par hasard », a-t-il assuré.

Les preuves existent, prouvant que ce sont les gendarmes qui ont porté les premiers coups à Kéziah

En juillet dernier, le jeune étudiant avait été violemment interpellé par les forces de l’ordre, alors qu’il participait à un rassemblement, en soutien à des militants anti-chlordécone placés en garde à vue.

Le Procureur de la République avait justifié son interpellation musclée par le fait qu’il avait porté de violents coups à un gendarme à terre, lors d’une charge des forces de l’ordre.
Sa violente arrestation avait suscité l’indignation et l’émoi des Martiniquais y compris au sein de la classe politique de l’île. Certains avaient saisi les autorités pour que la lumière soit faite sur les circonstances de cette interpellation.

Une vidéo devenue virale, postée sur la Toile par un témoin de la scène, montrait Kéziah à l’arrière d’un fourgon de police, gisant par terre, la tête baignant dans une marre de sang, entouré par des gendarmes qui s’acharnaient sur lui.

« J’affirme que lorsqu’ils emmènent Kéziah derrière leur fourgon, ils s’imaginent que la vidéo du poste de police ne va pas les filmer. Ils emmènent Kéziah derrière ce fourgon en toute connaissance de cause et en s’imaginant qu’ils sont à l’abri des regards », a accusé Me Eddy Arneton. Et d’ajouter : « s’il n’y avait pas eu un Martiniquais en face pour filmer on n’aurait certainement rien su de ce qui s’est passé », a-t-il avancé.

« L’idée était de frapper, tabasser un militant afin qu’il arrête de manifester », a-t-il expliqué, affirmant que Keziah était déjà dans « le collimateur » des forces de l’ordre.

« Si on tabasse Kéziah et qu’on l’emmène derrière un fourgon, ce n’est pas par hasard », a matelé Me Eddy Arneton selon lequel un des gendarmes a dit au jeune homme après « les coups » : « tu arrêteras maintenant ! ».

De son côté le Bâtonnier a assuré que ce sont les gendarmes qui ont porté les premiers coups à Keziah. Il a nié l’existence d’un coup de poing que Kéziah aurait porté à un gendarme, comme l’affirme le Procureur. « On a construit une procédure (…). On a construit un dossier pour que celui qui est victime devienne celui qui a frappé », a accusé le Bâtonnier.

«Il a été battu comme un lambi », a imagé le Bâtonnier

« Le premier a avoir frappé ce n’est pas Kéziah, c’est un coup de matraque asséné à Keziah », a-t-il précisé, ajoutant que « la deuxième personne frappée » était sa mère, Maddly, « par un gendarme qui avait pris son tambour ».

Le Bâtonnier a fait allusion à la symbolique du tambour et au fils qui vole au secours de sa mère, ce que le Parquet ne parvient pas à comprendre, a-t-il ironisé.
«Il a été battu comme un lambi », a imagé le Bâtonnier.
Me Eddy Arneton a lui-aussi dénoncé «un dossier monté de bout en bout et couvert par le Parquet de Fort de France ». Insistant sur « la partialité » des vidéos sur lesquelles s’appuie l’enquête, il a dénoncé une « association de malfaiteurs entre gendarmes et policiers pour justifier l’arrestation de Kéziah ».

Il a alors pointé du doigt « des gendarmes et des policiers qui se réunissent pour faire des faux en écriture publique, sous la couverture du Parquet ».

« Il va falloir se pencher sur ces fautes commises par Monsieur le Procureur, qui s’est présenté en disant que l’arrestation de Kéziah était justifiée », a prévenu Me Eddy Arneton qui craint que le Procureur « ne sorte pas grandit » de cette procédure. « Ça va être un livre de vérités et je ne crois pas Mr Gaudeul va sortir grandit dans cette procédure », a-t-il dit, prévenant que la défense avait l’intention de prendre à témoin l’opinion publique.

Les deux avocats ont par ailleurs mis l’accent sur la responsabilité des médecins du CHU de la Martinique, les accusant de complicité, car ils n’ont pas jugé nécessaire d’interrompre la garde à vue du jeune homme, le 16 juillet dernier, malgré son état de santé.

Une plainte à leur encontre a été déposée pour absence de soins par rapport à son état de santé, a rapporté Me Eddy Arneton. « Aucun médecin ne met un terme à cela. Le CHU de la Meynard devra y répondre », a-t-il lancé, ajoutant : « Kéziah se retrouve dans le bureau du Procureur, il saigne et cela ne pose de problèmes à personne ».

Le 28 août dernier, après un bras de fer avec la précédente défense de Kéziah, le Procureur avait dû renvoyer le procès du jeune étudiant au 9 novembre, dans l’attente des résultats des enquêtes de gendarmerie et de police sur les circonstances de l’interpellation.

Deux mois plus tard, le 20 octobre, à l’issue des conclusions de ces enquêtes, Renaud Gaudeul reconnaissait « des délits » commis par deux gendarmes à l’encontre du jeune homme. Les deux officiers seront bientôt jugés devant le tribunal militaire de Cayenne pour violences à l’encontre de l’étudiant.

Mais les avocats de Kéziah contestent la crédibilité de ces enquêtes et réclament des inspecteurs indépendants en vue d’une révision des deux enquêtes mais aussi des déclarations et des actes du Procureur. Aux termes de ces enquêtes, Renaud Gaudeul avait confirmé que l’interpellation de Kéziah était « légitime ».

Mise au point avec la presse qui ferait la part trop belle au Procureur

Dénonçant une « propagande » et une « opération de communication » du Procureur à l’attention de l’opinion publique, avec la complicité de certains médias, Me Eddy Arneton a fait une mise au point avec les journalistes présents sur place.

Il a notamment dénoncé leur « frilosité dans cette affaire », les accusant de faire la part belle au Procureur, en lui accordant régulièrement la parole.

« La presse aussi doit être questionnée », a-t-il lancé, regrettant que sa parole soit «étouffée », au profit de celle du Procureur.