Quand la Martinique cultivera son autonomie alimentaire

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Publié dans : Actualites, Martinique
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Le Grand Confinement rentre dans l’histoire comme une période majeure de prise de conscience, et de remise en cause de la mondialisation : le système est montré du doigt comme étant le premier responsable de la crise, alors que c’est lui qui apportera la solution en mobilisant les forces de la coopération mondiale. Si nous avons choisi d’être plus dépendants des autres c’est pour satisfaire nos insatiables pulsions de consommation. Si nous avons abandonné nos industries, c’est pour acheter plus et moins cher ailleurs. La mondialisation est en effet le moyen qui nous a permis d’accroître rapidement notre niveau de vie, au détriment de notre souveraineté industrielle. Elle nous a permis de choisir la logique de flux, plutôt que la logique de stock. Mais elle nous a laissé libres de choisir.

La mondialisation n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle est puissante et offre d’infinies possibilités. A nous de savoir l’utiliser, et de ne pas en devenir esclave. Elle est bien là, la prise de conscience !

L’Allemagne vient de faire la démonstration des vertus de sa stratégie industrielle. En préservant ses capacités de production, elle affiche aujourd’hui une parfaite maîtrise de la mondialisation. Entre fourmi et cigale, elle a su placer le curseur au juste endroit. Elle a su constituer des réserves et faire face, mieux que d’autres, à l’imprévu.

Une première leçon à tirer de la crise du Covid-19 est que l’on est plus fort dans la mondialisation quand on sait conserver ses capacités de production. On est plus serein dans l’échange quand on ne renonce pas à son autonomie industrielle.

Nos territoires d’Outre-mer aussi dépendent de leurs flux plus que de leurs stocks. C’est bien grâce à l’importation que nos populations parviennent à améliorer leur pouvoir d’achat. Car il est aujourd’hui bien plus avantageux à court terme de consommer des produits importés que des produits fabriqués chez nous.

Mais il est dangereux de n’être que des consommateurs… A pousser cette logique jusqu’à l’absurde, nos territoires ne seraient plus que des espaces d’acheteurs au chômage !

Rééquilibrer importation et production revient à arbitrer parfois entre pouvoir d’achat et emploi, entre dépendance et autonomie, entre passivité et responsabilité.

Sur le plan agricole, nous avons la chance en Martinique d’avoir réussi à développer une filière performante d’exportation qui emploie 6.000 personnes. Mais nous n’en sommes pas pour autant autonomes sur le plan alimentaire ! Cette faiblesse vient-elle de notre force ? Est-ce la banane qui nous empêche de cultiver autre chose ? Faut-il opposer agriculture d’exportation et agriculture nourricière ? Si l’une disparaissait, l’autre s’en porterait-elle mieux ?

A l’heure des grandes relocalisations, le moment est venu de nous poser les bonnes questions sur notre souveraineté alimentaire.

Les cultures de bananes occupent environ 4.400 hectares de terres agricoles en Martinique selon les années et selon les aléas climatiques.

Selon le mémoire de recherche publié en septembre 2019 par Sylvestre LANKOANDE sous la direction de deux ingénieurs de l’INRA, il suffirait de cultiver entre 200 et 470 hectares de terres supplémentaires – ce qui représente seulement 5% de la sole bananière – pour couvrir l’ensemble de nos besoins alimentaires en produits frais ! Notons qu’il existe des friches non utilisées dont la surface est quasiment équivalente à la SAU (Surface Agricole utilisée) ; Autrement dit, il reste de la place, beaucoup de place pour produire 100% des fruits et des légumes que nous pourrions consommer.

Quelques chiffres (source Agreste septembre 2019) :

-Superficie totale de la Martinique : 110.000 hectares
-Bois et forêts : 44.000 hectares
-Surface en friche : 21.000 hectares
-Surface contaminée au Chlordécone : 10.000 hectares (source DAAF)
-Surface agricole utilisée : 23.000 hectares
-dont surface en herbes : 8.600 hectares (37%)
-dont surface banane : 4.400 hectares (19%)
-dont surface canne : 3.800 hectares (17%)
-dont surface fruits et légumes : 2.200 hectares (10%)

Selon Sylvestre LANKOANDE, l’objectif de souveraineté alimentaire est réalisable en Martinique. L’office de développement de l’économie agricole d’outre-mer a proposé quelques pistes pour l’atteindre (ODEADOM 2018) :

Diminuer les surfaces insuffisamment cultivées ou laissées en friches malgré leur potentiel agricole.

Favoriser les rotations et associations de cultures sur des surfaces actuellement uniquement dédiées aux productions d’exportations (canne et banane) : sans remettre en question ces dernières, de tels procédés agronomiques permettraient d’augmenter les quantités produites et commercialisées localement.

Développer la mécanisation et l’irrigation.
Former les petits exploitants à la gestion et au management de leurs exploitations.
Intensifier les systèmes de production en diversification végétale en favorisant les pratiques « agro-écologiques », qui fixent pour objectif de maintenir ou d’augmenter la production, tout en diminuant les intrants.

Mieux planifier les productions et organiser le marché de façon à éviter les périodes de saturation des marchés.

Mieux organiser les circuits de distribution pour moins de gaspillage des produits.
Mener une politique de promotion des produits frais et locaux et redonner confiance aux consommateurs, en particulier dans les territoires touchés par la problématique du chlordécone.

Gagner en autonomie alimentaire grâce à une agriculture nourricière performante, voilà un défi que nous devons relever. Nous y parviendrons en nous appuyant sur nos filières d’excellence d’une part, et sur notre capacité à organiser une Union Professionnelle de tous les producteurs de Fruits et Légumes d’autre part. Nous y parviendrons aussi en réhabilitant les métiers de la terre, ceux de nos héros mal aimés, les nourrisseurs de Martinique !

Car plus que jamais, la Martinique a besoin d’une agriculture forte de ses filières pour nourrir sa population, générer des emplois et affronter sereinement son avenir.

Tribune Libre Par Emmanuel de Reynal