Quatre militants martiniquais anti-chlordécone jugés ce jeudi pour violences : Le procès de Keziah renvoyé au 9 novembre

Le procès controversé des quatre militants martiniquais anti-chlordécone, qui se déroule ce jeudi en l’absence des prévenus, a été interrompu dès les premières minutes d’audience par plusieurs suspensions qui ont finalement débouché sur le renvoi du procès du jeune Kéziah Nuissier au 9 novembre 2020.

Les quatre prévenus sont accusés notamment de violences envers les forces de l’ordre lors de manifestations en janvier, mai ou encore juillet 2020.

S’agissant de Kéziah, les faits qui lui sont reprochés remontent à juillet dernier, en marge des émeutes à Fort de France au cours desquelles des militants dénonçaient entre autres l’empoisonnement de plus de 90% des Martiniquais par le chlordécone, un dangereux pesticide qui a contaminé l’île pour au moins sept siècles.

Un procès sur fond de scandale du chlordécone

Mais leur procès s’est finalement transformé en bras de fer entre avocats et magistrats avec pour toile de fond le scandale du chlordécone. Chacune des parties entend sortir par le haut dans ce dossier qui a viré en affaire politique.

Dès les premières minutes d’audience, le ton était donné. A peine commencés, les débats étaient suspendus par le Président, à la demande de la défense, réclamant un renvoi du procès du jeune Keziah en raison de son état de santé.

Dans la salle d’audience, 38 personnes ont pu prendre place alors qu’à l’extérieur quelque 300 militants sont venus apporter pacifiquement leur soutien.

Autour du Palais de justice, un important dispositif de sécurité a été déployé pour éviter les débordements.

Mais après une première reprise de séance, nouveau coup de théâtre. L’audience est de nouveau suspendue. La défense insiste pour obtenir le renvoi du dossier du jeune Kéziah Nuissier, qu’elle finira par obtenir au bout de plusieurs suspensions d’audience.

Les avocats exigeaient notamment les résultats de l’enquête de l’inspection générale de la gendarmerie permettant de faire la lumière sur l’arrestation musclée du jeune étudiant. La vidéo de son interpellation, qui avait fait le tour de la toile, avait choqué les Martiniquais y compris la classe politique.

Elle montrait le jeune homme, 22 ans, maintenu à terre par des gendarmes qui le violentaient, la tête baignant dans une mare de sang. Le Procureur de la République avait pour sa part justifié cette interpellation par le fait que le jeune homme avait porté de violents coups à un gendarme à terre, ce que Keziah dément.

Renvoi de l’affaire Keziah mais maintien du procès des trois autres prévenus

Après avoir accepté de renvoyer l’affaire de Keziah au 9 novembre, les débats ont repris sur les dossiers des trois autres prévenus : Denzel Guillaume, Frédéric Maupéu et Esaïe Maxime, accusés eux-aussi de violences envers les forces de l’ordre.

Les faits les concernant remontent à janvier et mai 2020. La justice leur reproche d’avoir, lors de manifestations anti-chlordécone, notamment lancé des projectiles sur les forces de l’ordre et dégradé leur véhicule.

Quoiqu’il en soit, leurs partisans entendent se servir de ce procès comme tribune pour dénoncer l’inaction des pouvoirs publics dans le scandale du chlordécone.

Ce pesticide hautement toxique utilisé pour la culture de la banane a empoisonné plus de 90 pc des Martiniquais et est responsable de nombreux cancers sur l’île.

Les militants anti-chlordécone arguent que les responsables de cet empoisonnement n’ont jamais été inquiétés par la justice, parce que les plaintes à leur encontre, délocalisées à Paris, sont en souffrance depuis une dizaine d’années.

Alors que les partisans des prévenus sont mobilisés depuis plusieurs semaines pour faire de ce procès celui du chlordécone, du côté de la justice on est davantage préoccupé par d’éventuels débordements, susceptibles de troubler la quiétude de l’audience et de ruiner l’image déjà écornée de la justice et de la police sur l’île.

Un précédent procès de sept autres militants anti-chlordécone, baptisé « les 7 d’Océanis », s’était terminé en fiasco, émaillé par des affrontements entre policiers et militants devant le tribunal de Fort de France. Il a dû être purement et simplement annulé.

Le maire de Fort de France monte au créneau 

La maire de Fort de France, Didier Laguerre a même rendu public ce jeudi un courrier qu’il a adressé à Eric Dupond-Moretti où il dénonce une « justice à deux vitesses » sur l’île.

Elle est selon lui, plus pressée de juger «ceux qui dénoncent avec colère» l’empoisonnement des Martiniquais au chlordécone que de punir les coupables qui en sont responsables.
« La population a le sentiment que tout a été fait ou que tout est encore fait afin que les pollueurs et leurs complices échappent aux poursuites qui ont été déjà intentées depuis 2006 ou qui sont encore intentées », écrit l’édile au ministre de la Justice dans une lettre datée du 26 août.

« Elle a aussi le sentiment d’une justice à deux vitesses, celle qui juge rapidement ceux qui dénoncent avec colère cette inertie et exigent la vérité et celle qui depuis plus 14 ans ne se prononce pas ou refuse d’ouvrir des enquêtes sur ce scandale », dénonce Didier Laguerre dans un long courrier au Garde des Sceaux.