« Rapping with Fanon » : Quand le rappeur Rocé s’inspire de Frantz Fanon et des voix légendaires de luttes contre l’oppression

« Rapping with Fanon » est un article d’Adam Shatz paru le 22 janvier 2019 dans le New York Reader. Le journaliste américain se concentre sur le rappeur français Rocé et, une de ses sources d’inspiration, Frantz Fanon. Ecrivain, psychiatre et penseur, le martiniquais est l’une des voix légendaires gravées sur le dernier album de Rocé. Un CD qu’il a nommé « Par les damné.es de la terre, des voix de luttes, 1969-1988 » et dont le titre est tiré d’un livre de Frantz Fanon. Cet ouvrage écrit en mai 1961, durant le guerre d’Algérie et interdit pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État, dès sa diffusion, donne le ton de la compilation de Rocé. 

Ce sont ces voix graves comme celle-là, enregistrées ou lues qui composent le dernier opus du rappeur français. L’américain Adam Shatz a voulu trouver la musicalité entre Fanon et Rocé. Et cela se traduit par une longue analyse des textes du défenseur du peuple, engagé comme l’est Rocé pour  :  (re)donner la voix aux nouvelles générations qui évoluent en France avec une absence d’identification, un oubli de l’histoire de leurs parents dans le paysage politique et culturel qu’elles traversent en grandissant.

« Par les damné.es de la terre, des voix de luttes, 1969-1988 »

Sous ce titre fanonien « Par les damné.es de la terre, des voix de luttes, 1969-1988 », Rocé qui vit à Paris, aura réussi  à rassembler sur un seul album, plusieurs des voix d’hommes et de femmes activistes ou pacifistes francophones qui se sont dressés contre le racisme, contre les injustices sociales et contre tous crimes contre l’humanité. Il s’agit de poètes, d’écrivains, d’essayistes, de combattants, d’artistes, Joby Bernabé, ou Eugène Mona de Martinique, Guy Cornely de Guadeloupe,  Francis Bebey du Cameroun ou de Colette Magny, tous ceux qui dénonçaient il y a quelques décennies, les privilèges des colonies face à des populations exploitées, spoliées ou oppressées. Sur son label« Hors cadres », vingt-quatre titres ont été enregistrés et la compilation du rappeur d’origine algérienne, soutenu par ses fans sur les réseaux sociaux, est saluée dans toute la presse française, comme Une oeuvre de réhabilitation salutaire.

L’histoire de Fanon et de Rocé n’est pas essentiellement musicale. Les écrits et enregistrements de Frantz Fanon interpellent dans une France où les jeunes générations sont en quête d’identité. Français (es), d’ascendance africaine, antillaise ou arabe, les jeunes antillais(es), arabes ou africain(e)s vivent leur culture dans un affrontement permanent entre  celle de la France et celle du pays de leurs ancêtres. Ils revendiquent cette double identité, cette double culture pour exister, comme leurs aînés il y a 60 ans.

1956. Du 19 au 22 septembre, le premier Congrès international des écrivains et artistes noirs se tenait à Paris. A l’initiative d’Alioune Diop,  Frantz Fanon (Martinique), Richard Wright (États-Unis), Jean Price Mars (Haïti), Marcus James (Jamaïque), Jacques Rabemananjara (Madagascar), Aimé Césaire et Édouard Glissant (Martinique), Léopold Sédar Senghor et Cheikh Anta Diop (Sénégal) ou Amadou Hampâte Bâ (Mali), analysaient ensemble, la crise de la culture et ses causes.  Pour les congressistes, l’épanouissement de la culture était conditionné par la fin du colonialisme, du racisme et de l’exploitation que subissaient les peuples noirs. Trois ans plus tard en 1959, à Rome, les mêmes participants plaidaient unanimement pour la libération des colonies européennes d’Afrique. Écrivains et artistes noirs réclamaient l’abolition des lois ségrégationnistes, la suppression du travail forcé et le respect des droits civiques. Les congressistes demandaient la libération de l’Afrique de toutes formes de domination coloniale et impérialiste.

Les congrès internationaux des écrivains et artistes noirs (1956-1959)

Les écritures dans les Damnés de la Terre étaient bien un cri d’alarme sur l’état et le devenir des pays colonisés. Aujourd’hui, les migrants meurent par centaine sur les routes et les luttes sociales s’amplifient quand le nombre d’exploités et de pauvres augmentent. Les jeunes générations issues de l’immigration s’inquiètent. C’est dans ce sens que la pensée de Frantz Fanon continue d’inspirer les contemporains, jeunes et moins jeunes.

Selon sa dernière collaboratrice, la musique apportait à Fanon une légèreté, une chaleur que Marie-Jeanne Manuellan, sa secrétaire rapporte en anecdote dans « Sous la Dictée de Fanon » : Fanon aimait la fête. « Souriant, vraiment heureux, plaisantant (…) Un soir (…) Il prit une guitare, chanta des chansons antillaises et bavarda jusqu’au bout avec mon mari sur le jazz et le blues. Cela a duré dix jours. »

Des revendications mais aussi des odes à l’amour sur ce disque. Dans la compilation « Par les damné.es de la terre, des voix de luttes, 1969-1988 » de Rocé, Léon-Gontran Damas, l’un des fondateurs du mouvement de la Négritude, évoque : « les nuits sans nom, les nuits sans lune » de ses jours à Paris quand il était étudiant modeste débarquant de la Guyane française. L’album collector s’ouvre avec la lettre de Jean-Marie Tjibaou (figure politique du mouvement kanak) : « Nous sommes des hommes ayant une culture ».

Alfred Panou (slameur togolais) et Rocé

Entre les musiques expérimentales, le free jazz et les rythmes afro-caribéens, ce sont deux décennies tiers-mondistes et révolutionnaires, compilées sur cet album qui communient parmi les poètes, les révolutionnaires, les historiens et les chanteurs de différents continents. Du Burkina Faso, de Paris, d’Haïti, du Québec de la Guadeloupe, de la Guyane ou de la Martinique, le rappeur français Rocé a collecté plus de  vingt-quatre titres francophones parlés-chantés, d’artistes, d’hommes et de femmes francophones ou créolophones, ces voix de luttes, ces voix de libération nationale, ces voix révolutionnaires des années 1969 à 1988 dont parle si justement le journaliste Adam Shatz.

Rocé

«Je fais partie de cette génération qui a vu naître le rap français, et avec lui l’énorme engouement pour cette musique des enfants de la deuxième et troisième génération d’immigrés. J’ai voulu creuser au-delà du rap, fouiller les artistes de la langue française qui véhiculent la poésie de l’urgence, la poésie à fleur de peau, engagée malgré elle parce que le contexte ne lui donne pas le choix. La poésie des damné.e.s de la terre. Ce projet, musical et de patrimoine, répond à un besoin : (re)donner la voix aux nouvelles générations qui évoluent en France avec une absence d’identification, un oubli de l’histoire de leurs parents dans le paysage politique et culturel qu’elles traversent en grandissant. Il écrit une autre histoire de la musique en français. A la jonction des luttes de libération des pays d’origines, des luttes ouvrières, des exils, il cristallise une époque où les luttes bâtissaient des fraternités, des affirmations, de la dignité, des liens entre les peuples opprimés et des convergences que l’Histoire des livres scolaires ne dit pas. Ce disque est donc un constat, un bout de mémoire qui montre que le champ des possibles était ouvert un court moment, avant d’être refermé, nous plongeant dans l’individualisme, le court terme, l’absence de projets de société.» Rocé

Adam Shatz

Journaliste et visiting professor au Centre Hagop Kevorkian pour les études sur le Proche-Orient à l’université de New York, Adam Shatz a beaucoup travaillé au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Après avoir été responsable littéraire au magazine The Nation, il contribue régulièrement à la London Review of Books et à la New York Review of Books. Article complet Rapping with Fanon https://www.nybooks.com/daily/2019/01/22/rapping-with-fanon/

« Par les damné.es de la terre, des voix de luttes, 1969-1988 » est présenté en streaming, en MP3, en CD ou en Vinyle. Le digipack deluxe inclut un livret 40 pages et le double vinyle un livret 36 pages avec photos couleurs et pochette originales, une note d’intention rédigée par le rappeur Rocé et un commentaire écrit par les historiens, Naïma Yahi et Amzat Boukari-Yabara, qui décrivent les contextes de l’époque et des pays dont proviennent les morceaux.  

Dorothée Audibert-Champenois/Facebook Twitter C’news Actus Dothy
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