Serge Bilé, sa vie antillaise et africaine aux cotés d’Houphouët-Boigny, 1er Président ivoirien

Juin 1993, dans un cadre luxueux, au numéro 11 de la rue Masserran, le premier président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny, se repose. A l’hôpital Cochin, le professeur Bernard a opéré avec succès Houphouët-Boigny surnommé l« le sage », « Nanan Boigny », « Nanan Houphouët » ou encore « Le Vieux ». Il a 88 ans. Le père de l’indépendance de la Côte-d’Ivoire est né le 18 octobre 1905 dans la ville de Yamoussoukro à N’Gokro.

En cette année 1993, la presse du monde entier surveille les moindres faits et gestes de cet homme puissant et redouté en Afrique. le Président est malade et les journalistes internationaux et locaux attendent avec impatience d’être reçus par Félix Houphouët-Boigny. Mais la surprise sera grande pour un jeune homme fraîchement sorti d’une Ecole de journalisme. Serge Bilé est le correspondant d’Ivoir’Soir, il écrit pour ce quotidien ivoirien et fait des directs, à l’AITV une agence internationale de télévision qui couvre tous les déplacements des chefs d’Etat, des élus, des personnalités et des diplomates africains.

Serge Bilé a 33 ans, cet homme qu’il doit interroger, ce monstre politique a traversé trente trois ans de sa vie. Il a grandi dans l’ombre de ce géant, sa famille est étroitement liée à ce président qui est honoré tous les matins dans les salles de classe du pays. « Auteur de liberté de notre pays. Que le très haut rallonge votre vie », prient tous les étudiants avant de se mettre à l’ouvrage.

Le jeudi 12 août 1993 est une journée inoubliable pour Serge Bilé. Pourquoi un jeune journaliste, impétueux, fougueux certes mais nouveau dans le métier, doit-il interroger le Président des ivoiriens, l’ancien député africain, président du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) ?  Refuser ou affronter Félix Houphouët-Boigny ? Serge Bilé s’interroge dans son livre « Mes Années Houphouët » paru le 28 mai dernier.

Il ne le sait pas encore, mais cette interview le propulsera sur la scène médiatique, il deviendra comme son père l’était avant lui, une star de la télévision. Le jeune homme s’impose dans la sphère politique mondiale et recueille les confidences des hommes les plus emblématiques de la diaspora africaine et antillaise.

26 ans après cette rencontre magique, en lieu et place où a démarré son livre « Mes Années Houphouët », Serge Bilé revient sur 33 années intenses où se mêlent sa propre enfance, son arrivée à 13 ans en France, ses retours initiatiques et professionnelles en Côte d’Ivoire et ses premières confrontations avec le pouvoir répressif ivoirien. Son voyage d’adieux au premier président de la République de la Côte-d’Ivoire, reste le chapitre le plus douloureux du livre.

Serge Bilé au métro Saint-François-Xavier, mardi 12 juin 2019

Paris, mardi 12 juin 2019. Serge Bilé, présentateur de journaux télévisés et écrivain est dans le 7ème arrondissement. Ce rendez-vous à la rue Masserran est important pour lui, il n’était jamais revenu à l’Hôtel particulier du « Sage » africain.  Le journaliste aujourd’hui, aguerri, a tenu à faire ce déplacement à pied ce qui ravive de lointains souvenirs. 

Serge Bilé – Juin 2019 

Des souvenirs, il y en a par milliers dans « Mes années Houphouët ».  Serge Bilé traverse l’Afrique coloniale quand enfant il observe ( sans comprendre objectivement) la décolonisation puis assiste adulte à l’indépendance de son pays natal. Viendra plus tard la conquête des Antilles, bouleversante de rencontres artistiques et professionnelles mais aussi de regrets.

Comment vivre parmi des antillais qui pour certains refusent la part africaine de leur histoire, la «Part Maudite» dira Aimé Césaire. Dans cette pseudo-biographie, sans rien écarter, Serge Bilé fustige, conseille, sermonne ou met en garde le lecteur qui aurait un avis trop figé sur la Côte-d’Ivoire ou simplement l’Afrique.

Comme Houphouët-Boigny, Serge Bilé a tissé des amitiés antillaises tout au long de sa vie. Quand Serge Bilé magnifie le talent des antillo-guyanais qu’il croise, le « Le Vieux » les utilisait pour sa garde politique rapprochée. Des hommes si proches du gouvernement français qu’il admire pour leur capacité d’assimiler les diktats français. C’est le cas de son émissaire ivoiro-guadeloupéen qu’il dépêchera pour résoudre l’affaire des boursiers en 1946.

« En tant que métis, Auguste Denise représente le trait d’union entre l’Afrique et les Antilles. Il incarne la vision d’Ouphouët-Boigny pour son pays : Promouvoir le nationalisme ivoirien, en l’adossant au savoir français (…) mieux assimilé à l’époque parmi la diaspora que sur le continent noir ».  (Page 66 « Mes années Houphouët »).

L’histoire commune de Serge Bilé et de Félix Houphouët-Boigny commence en 1960.

Alors que la Côte d’Ivoire exulte de joie, Félix Houphouët-Boigny est largement élu premier Chef d’Etat de la Côte-d’Ivoire, Marcel Bilé, vedette à la télévision ivoirienne va devenir papa pour la quatrième fois. Ce dimanche 26 juin 1960, naît son fils Serge qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau.« Le succès de mon père rejaillit sur moi (…) De ce fait on m’arrête à tous les coins de rue : Tu ne serais pas le fils de …? » (Page 66 « Mes années Houphouët »).

1973, treize ans plus tard. Comme tous les parents ambitieux, la famille Bilé envoie Serge en France. Avec ses frères et sœurs, il partent pour faire de bonnes études, le petit groupe arrive à Poitiers, dans l’ouest de la France. Peut-être reviendra-t-il ministre ivoirien !

Ces espoirs là seront contrariés.  Le jeune Bilé a d’autres perspectives, il sera journaliste. Dès lors, son esprit rebelle et progressiste va lui fermer de nombreuses portes, lui en ouvrir beaucoup d’autres et le jettera en prison pour outrage aux magistrats ivoiriens. Mai 1993, la France, la Côte d’Ivoire et le monde entier retiennent leur souffle. Un journaliste, Serge Bilé est emprisonné à Abidjan.

« Un jeune policier en treillis (…) me hurle comme un chien : Déshabillez vous et rentrez là-dedans ». (Page 118 « Mes années Houphouët »).

Août 1993

Août 1993, 11 rue Masserran, Serge Bilé, Michel Kouamé, Alfred dan Moussa, Lambert Aka, Jacqus Konian et Hamed Bakayoko sont  dans au domicile de Félix Houphouët-Boigny. Détendu, Houphouët-Boigny est étrangement aimable et souriant. Serge Bilé commence sa vraie interview. Le jeune journaliste est à genoux. Il fait face au grand Houphouët-Boigny. : le fils de marcel Bilé vit son moment historique. Ce sera sa première et sa dernière rencontre avec le père de la nation ivoirienne, mais il ne le sait pas. Entre temps, le journaliste fait la connaissance d’un autre personnage de la diaspora noire, Aimé Césaire. L’ère antillaise commencera quelques mois plus tard.

« Mes années Houphouët » met en lumière les qualités professionnelles des femmes qui ont marquées la période présidentielle. L’une d’entre elle refusera de succomber aux charmes de « Nanan Houphouët ». Elle est radicalement de gauche et lui de droite, explique le cousin de Gerty Archimède. « Gerty ne se voyait pas non plus vivre comme une Africaine en Afrique (…) elle n’était pas dupe et connaissait parfaitement le sort qu’on lui réservait. » (Page 81 « Mes années Houphouët »).

Tout au long de sa vie de Président, Houphouët courtise la communauté antillaise.

L’administrateur Gabriel Lisette, les hauts fonctionnaires, Guy Tirolien (auteur de la prière du petit enfant nègre) et Albert Béville seront des ardents défenseurs de l’indépendance ivoirienne tout en étant proches du Président. Certains au contraire, se tiendront bien à l’écart.  « L’avenir sera impitoyable pour ces hommes jouissant le pouvoir de dire à leurs oppresseurs des paroles de vérité (…) ce sont cantonnés dans une attitude de quiétude ». (Page 118 « Mes années Houphouët  – (Frantz Fanon)»). 

11 rue Masserran, ancien Hôtel particulier de Félix Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny , l’un des derniers géants d’Afrique meurt chez lui en Côte d-Ivoire, un mois après la fameuse interview au 11 rue Masseran à Paris

Dès la mort du « Vieux », avant même ses funérailles internationales, la bataille pour le succéder fera rage dans les rangs de ses partisans et adversaires. Sa dernière épouse Marie-Thérèse Houphouët-Boigny à qui on refuse tous les honneurs s’exile aux Antilles, aux Bahamas.

Lundi 7 février 1994, Serge Bilé soupire, debout à l’entrée de la Basilique Notre-Dame de la Paix à Yamoussoukro où il observe les funérailles d’Houphouët-Boigny : « Je fais mes adieux a l’homme qui a accompagné les trente trois premières années de ma vie. Pour la Côte-d’Ivoire comme pour moi, c’est une page qui se tourne définitivement »(Page 195 « Mes années Houphouët »).

Mais avant, Serge Bilé lui aura rendu un bel hommage avec l’aide de ses amis antillais. Dans la nuit, suivant la disparition du grand homme ivoirien, Serge Bilé compose à la hâte une chanson qu’il intitule : « Nou la épi zot». La musique est signée d’Eric Vigal et sera interprétée par Jocelyne Béroard, Edith Lefel, Orlane, Harry Diboula, Francky Vincent, Jean-Luc Guanel, Herman Fléret, Jocelyn Deloumeaux, Sonia Dersion et Jacky Rapon.

La Martinique révélera un Serge Bilé, toujours journaliste mais devenu compositeur et écrivain. Avec son ami et frère de coeur, Mathieu Méranville, connu sur les bancs de l’Université de Lille, ils co-écrivent plusieurs ouvrages à succès. Serge Bilé, journaliste à FranceTélévisions a publié une vingtaine de livres dont les plus connus sont Noirs dans les camps Nazis, Et si Dieu n’aimait pas les Noirs : enquête sur le racisme au Vatican ou les Bonis de Guyane.

Dans cette vidéo qui suit, le présentateur du journal télévisé de Martinique Première se réjouit de revoir après 26 ans, l’endroit où plus jeune, il rencontre le premier président de la République de son pays.

Serge Bilé & Félix Houphouët-Boigny, deux destins qui se croisent (C'news Actus Dothy)

MARTINIQUE – AFRIQUE – EUROPE : Journaliste, il est jeté en prison dans une cellule, sale et malodorante avec d'autres pensionnaires. Séparé très jeune de ses parents, l'histoire de Serge Bilé est aussi intense que celle de son Président Félix Houphouët-Boigny. Il le rencontre en 1993, 26 ans plus tard, il raconte leur face à face dans "Mes années Houphouët". Reportage Dorothée Audibert-Champenois. Antillesboxmail – Dothy C'news Actus Dothy Serge Bilé Serge Bile #livre #mesannéeshouphouetboigny #parcours Mathieu Méranville

Publiée par Antillesboxmail – Dothy sur Dimanche 16 juin 2019

Reportage Dorothée Audibert-Champenois/Facebook Twitter C’news Actus Dothy
Images et vidéo C’news Actus dothy