« Université des Antilles : Un avenir à clarifier » écrit Francis Carole

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Université des Antilles : Un avenir à clarifier par Francis CAROLE :

Notre déclaration en faveur d’une université de Martinique de plein exercice, comme option possible à la crise que nous traversons, a semblé susciter l’émoi. Fort heureusement, et c’est incontestablement le plus réconfortant pour l’avenir, elle a posé l’urgence d’un débat constructif et ouvert sur le futur de l’Université des Antilles.

Notre réflexion et notre parole sont libres. Elles ne sont soumises à aucun intérêt politique trivial, immédiat ou plus lointain, à aucune obsession de l’acclamation générale. C’est aussi cela notre Liberté.

Nous, nous parlons de sens et d’intelligence, de stabilité et de développement de notre université, de réussite de nos jeunes, de rayonnement de notre pays, d’ambitions collectives partagées. De rien d’autre.

Nous avons tenu à exprimer notre point de vue sur l’université en précisant devant les médias qu’il s’agissait de notre « propre position », pas de celle de l’institution politique à laquelle nous appartenons. La différenciation a été clairement et nettement explicitée. La « confusion » n’existe donc que dans le cerveau de ceux qui cherchent à jeter le trouble et semblent bruyamment s’étonner, aujourd’hui, d’une proposition que nous avons partagée depuis 2018.

DÉFAILLANCE DE LA TAILLE ? OU DÉFAILLANCE DE VISION ET DE GOUVERNANCE ?

L’expression « scission », agitée délibérément pour tenter de faire peur, n’a jamais été employée par nous. On pourrait comprendre que le départ de la Guyane de l’UAG en 2014 ait traumatisé quelques-uns. Mais plutôt que de se plaindre il aurait été plus à propos d’en analyser les causes profondes et d’en tirer quelques leçons pour le présent et l’avenir. En tout cas, l’attirail argumentatif qui accompagne le dogme de « l’unité » à tout prix, et à n’importe quel prix, mérite qu’on s’y arrête. La Raison n’aime pas les tabous.

Ainsi, il est généralement admis que la taille d’une université constituerait un avantage décisif. L’argument en soi est certes recevable mais, compte tenu de la démographie de nos pays (Martinique et Guadeloupe confondues), il n’est pas certain que nous soyons très « concurrentielles » sur ce plan.

D’autre part, faut-il rappeler à celles et ceux qui sont perturbé.e.s par le complexe de la « petitesse » qu’à travers le monde il existe une multitude de « petites » universités dont certaines ne se portent pas plus mal que les « grosses » : Corse, Nîmes, Avignon… La Standfort University, une « petite » université de Caroline du Nord de 16 000 étudiant.e.s, a été classée second meilleur établissement en 2020. Évidemment, toute comparaison porte en elle-même ses limites, mais ces exemples montrent bien que le seul argument de la taille est absurde. Il nous enferme, même avec la Guadeloupe, dans une incapacité démographique congénitale nous interdisant, par essence, toute ambition sérieuse.

Ce qui, en définitive, permet le rayonnement et l’attractivité d’une université, ce n’est pas la démographie estudiantine. Ce sont ses projets, la qualité de ses enseignant.e.s et de ses étudiant.e.s, son offre de formation, la recherche et l’innovation. Le critère absolu reste donc celui de l’excellence universitaire et de l’intelligence stratégique. Au lieu du poussif « plus il y en aura (d’étudiant.e.s) mieux ce sera », inversons l’équation en nous convainquant que « mieux ce sera (l’université), plus il y aura d’étudiant.e.s et de professeur.e.s de qualité ».

Dès lors, les seules questions que nous devons nous poser sont les suivantes : Quelle est notre vision ? Quel est notre projet ? Quelle est notre ambition universitaire ? Comment mettre en intelligence université et développement global ? Tout est là.

Une autre spéciosité consiste à vouloir faire croire qu’une université de plein exercice en Martinique conduirait à « s’enfermer sur soi-même » et à « casser un outil » de formation profitable aux plus humbles de nos enfants. On se souvient que les mêmes arguments éculés avaient déjà été utilisés lors du départ de la Guyane.

Là non plus, aucun argument ! Des assertions péremptoires, sans plus. En quoi serions-nous, aujourd’hui, moins « enfermés sur nous-mêmes » parce que nous sommes dans une université constituée de la Guadeloupe et de la Martinique ? C’est à rire ! La « petite » université de Corse -qui, si l’on en croit certains, serait « enfermée sur elle-même »-compte, sur ses 4 800 étudiant.e.s, 60 nationalités. Preuve édifiante, n’est-ce pas, de son « enfermement » !

L’ouverture sur le monde, qui constitue l’ADN même de tout véritable projet universitaire digne de ce nom, n’est pas non plus une question de taille mais de vision et de politique universitaire.

Quelle que soit la solution que nous retiendrons pour structurer l’avenir, la lucidité devra nous conduire, suivant des modalités à définir ensemble, à renouer avec la Guyane, à mieux nous inscrire dans une coopération fructueuse avec l’université des West Indies ainsi que celles de la Caraïbe, de Notre Amérique, d’Europe et d’ailleurs. Nous n’avons jamais été partisans d’un pseudo-nationalisme de « l’enfermement sur soi-même ». Au contraire ! Une telle insinuation est aussi idiote que malveillante.

Quant à la réussite de nos jeunes dans leur parcours universitaire, elle dépend à la fois de leur propre volonté, de leur accompagnement, des moyens que nous mettons à leur disposition et de la qualité de l’enseignement dispensé. Le fait qu’ils.elles soient 200 000 ou 2 000 n’y change absolument rien.

UN TEMPS FAIBLE DES RELATIONS ENTRE NOS PEUPLES

Sans pour autant nier la responsabilité des individus dans les situations de crise, il serait naïf de considérer que la seule personnalité du président de l’Université des Antilles expliquerait les difficultés du pôle Martinique. Il suffirait ainsi, imagine-t-on, de changer de président pour que tout change et que la beauté revienne.

L’actuel président de l’UA constitue indéniablement un des maillons de l’autoritarisme et des jeux de clientélisme qui ont contaminé l’université mais son action s’inscrit dans un système qui englobe une chaîne d’intérêts personnels qui ont conduit l’UA de dérives en dérives. L’affaire du CEREGMIA, qui se manifeste toujours aujourd’hui sous d’autres formes, en a été la purulence la plus emblématique.

Les racines du mal nous semblent donc plus profondes qu’une personnalisation sommaire à travers un individu. Comme nous avons eu l’occasion de le rappeler dès 2018, les premiers concepteurs de l’Université des Antilles Guyane étaient porteurs d’une vision décoloniale partagée à l’échelle de nos trois pays : Guyane, Guadeloupe, Martinique. Les Jacques ADELAÏDE-MERLANDE, Roland THESAUROS, Philippe SAINT-CYR, Jacques PORTECOP, Jean-Claude WILLIAM étaient animés d’une même volonté qui consistait à doter nos trois pays d’une université de plein exercice commune, pensée comme un instrument d’émancipation et de développement de nos peuples.

Tout un écosystème politique et idéologique (création du Front Antillo-Guyanais pour l’autonomie en 1961, répressions coloniales, revendications anti-colonialistes) avait, de toute évidence, façonné une vision plus unitaire entre les trois colonies françaises. Ce fut une période de luttes menées solidairement tant par les dirigeants de l’université que par les étudiant.e.s, les syndicats et les partis politiques « antillo-guyanais » pour faire aboutir cette exigence. Une vraie fraternité est née de cette solidarité de combat autour d’un même objectif, rendant par la même plus facile et intelligente la gestion de l’UAG.

Les 20 dernières années ont vu se développer un phénomène inverse, caractérisé par le repli de nos pays sur leurs propres « intérêts ». La méfiance, la compétition et la mésentente, fruits des divisions systématiquement introduites par le colonisateur entre « ses » colonisé.e.s, ont fini par prévaloir sur l’indispensable fraternité entre nos peuples. Nous en sommes mêmes venus à considérer que l’ennemi n’était pas le colonialisme français mais l’autre colonisé…

C’est sans doute un temps faible dans l’histoire de nos relations.

On doit certes le regretter mais on manquerait de lucidité en niant la réalité et en s’imaginant qu’une conférence spéciale entre ceux qui ne parviennent pas à se mettre d’accord dans les instances universitaires aujourd’hui tomberaient miraculeusement d’accord pour redéfinir les principes de fonctionnement de l’UA.

L’université des West Indies, à laquelle on fait si souvent référence, en pensant qu’il s’agit d’un simple don du ciel, est née d’une histoire différente entre les peuples de la Caraïbe sous domination anglaise. Elle a été, par la suite, portée par une vision politique commune des États de cette région. Tel n’est pas le cas de l’UA. Toute la différence est là !

C’est pourquoi le modèle des années précédentes a volé en éclat. Aucune leçon politique n’en a été tirée ! On s’est contenté de prendre acte et de poursuivre un chemin. Quel chemin ? Vers quoi ? Mystère. Il nous faut, sereinement, trouver une alternative rationnelle. À défaut, les contradictions observées persisteront et conduiront à des régressions irréparables pour tout le monde.
Il faut sortir du confort mental de l’acceptation de ce qui existe déjà, par peur d’un changement de perspective. C’est, nous pensons modestement, le rôle des institutions politiques, des usagers de l’université ainsi que de celles et ceux qui sont chargé.e.s de penser l’avenir.

N’en déplaise à certains, c’est donc bien le cadre statutaire qu’il faut changer si l’on veut mettre un terme à des querelles incessantes qui ne disparaitront pas avec le départ du président actuel de l’UA et qui alimentent, d’ores et déjà, le chauvinisme qui a toujours été l’ennemi des peuples.

Nous sommes bien dans un temps faible des relations entre nos trois peuples qui se nourrit des séquelles des stratégies mises en œuvre par le colonialisme français et des ressentiments qui en sont nés. Nous ne l’acceptons pas, pour notre part, comme une donnée historique définitive. Mais nous devons en être conscients et travailler à construire une vision nôtre de l’avenir, par nos propres réflexions, hors « héritage » et contraintes du temps colonial.

QUELLES PERSPECTIVES POSSIBLES ?

Il est évident que la situation existant au sein de l’université des Antilles ne peut plus durer. Les incompréhensions, les dysfonctionnements et les tensions ne cessent de s’aggraver entre le pôle de Martinique et la présidence. Au sein même du pôle de Guadeloupe des contradictions ont émergé par rapport à la politique développée par Eustase JANKY et son équipe. La récente grève déclenchée en concertation sur les deux pôles en est l’illustration.

Ainsi, même si on pourrait être tenté de se complaire dans la surdité, la cécité et le mutisme des trois singes de sagesse, le sens des responsabilités nous commande d’agir au plus vite.

La propagande menée contre la vice-présidente du pôle Martinique pour tenter de la disqualifier -propagande qui ressemble d’ailleurs curieusement et furieusement à celle menée contre Madame Mencé-Caster dans son combat contre la corruption au sein du CEREGMIA-est aussi immonde que ridicule. Le dénigrement des individus n’a jamais été un argument. Encore une fois, c’est le système qu’il faut interroger.

Or, le système qui a été échafaudé autour de l’actuel président de l’UA viole en permanence l’esprit et la lettre des articles du code de l’éducation relatifs à l’université des Antilles et nie l’autonomie du pôle de Martinique dans les domaines de l’organisation, des finances et de la stratégie de développement.

La centralisation ubuesque des décisions et le mépris à l’égard du pôle de Martinique vont jusqu’à l’indécence. Comment un esprit sain peut-il en effet imposer à la vice-présidente de notre pôle une délégation de signature pour les dépenses n’excédant pas 5 000 €, alors même que la contribution financière de la CTM à l’UA est considérable ? C’est, au moins, une provocation… Comment par ailleurs imaginer que la vice-présidente soit privée de ses pouvoirs de police sur son propre pôle, au profit d’un vice-président délégué ? C’est de l’humiliation. Comment concevoir que le fonctionnement des instances de l’UA soit systématiquement entaché d’irrégularités ? Comment accepter enfin que le préambule de la loi soit modifié par un conseil d’administration pour faire table rase de toute velléité d’autonomie ?

Quel est l’objectif poursuivi ? Décourager les bonnes volontés ? Vassaliser le pôle de Martinique ? Développer tel pôle en sous-d’enveloppant tel autre ?

On ne peut pas, soit dit en passant, ne pas s’interroger sur le rôle de l’Etat et de son représentant, le recteur, chancelier de l’Université que l’on n’entend pas du tout devant une situation aussi délétère !

Notre parcours politique, notre vision de notre Caraïbe, et plus généralement de la solidarité entre les Hommes, nous conduisent à souhaiter un égal progrès pour nos peuples. Nous refusons la caricature d’un affrontement Guadeloupe-Martinique. Ce n’est pas le peuple guadeloupéen qui a donné mandat au président de l’UA et à son équipe (en partie soutenue par des Martiniquais.es) pour mettre en œuvre les hérésies que nous avons dénoncées plus haut. De même, le peuple martiniquais n’avait pas donné mandat aux corrompus du CEREGMIA. Il les a au contraire combattus.

Des changements de fond préservant les intérêts bien compris de chaque pôle doivent intervenir sans délai. C’est dans ce sens que nous avions proposé, avec Clément CHARPENTIER-TITY, il y a deux ans, les Assises de l’Université en Martinique.

Nous devons tenir compte de trois principes fondamentaux pour conduire ces changements :

– sanctuariser la plus grande autonomie des pôles, prévue d’ailleurs par la loi, concernant la gestion du personnel, la gestion budgétaire (qui ne peut pas dépendre de l’arbitrage du président de l’UA, qu’il soit de Martinique ou de Guadeloupe) et la stratégie de développement;

– sauvegarder et optimiser tout ce qui doit être mis en commun (fac de médecine et autres), en déclinant les modalités de prise de décisions et les modalités budgétaires ;

– sanctuariser l’alternance des président.e.s de l’UA (si on maintient la structure UA).

Ces changements doivent être pensés et décidés d’abord par nous-mêmes, en respectant les intérêts de chacune des entités, dans le cadre d’une vision globale de l’UA dans la région Caraibes-Amériques et dans le monde. Notre démarche doit être tout à la fois institutionnelle et citoyenne, impliquer donc les pouvoirs politiques locaux, l’université ainsi que les citoyennes et les citoyens.

Dans l’interview que nous avons donnée à « Martinique la Première » au tout début de ce mois de mars, nous avons évoqué deux options possibles qui pourraient correspondre aux principes posés plus haut :

– ou un système profondément rénové qui maintiendrait le cadre de l’UA, en le revisitant dans le sens indiqué précédemment, en assurant l’autonomie budgétaire de chaque entité et sa totale liberté quant à sa stratégie de développement ;

– ou deux universités de plein exercice qui auraient l’intelligence de fixer entre elles, par des conventions fortes, des objectifs précis sur des sujets d’intérêt commun clairement identifiés.

Il vaut mieux une rupture raisonnable qu’un mariage désastreux, même si le droit au divorce n’est pas un devoir de divorce. En tout cas, il faut sortir au plus tôt, de manière raisonnée, du désordre actuel.

Ja ka ta !

Francis CAROLE
MARTINIQUE-CARAIBES
Dimanche 21 mars 2021